L'édito janvier 2023

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Précarité alimentaire : « Une urgence qui dure depuis 40 ans est-elle encore une urgence ? »

Votre auteurBastien MARCHAND

Bastien MARCHAND

Consultant - Doctorant en redirection écologique
Votre autriceBénédicte BONZI

Bénédicte BONZI

Cheffe de projets Agriculture & alimentation
Votre autriceBérengère MENDEZ

Bérengère MENDEZ

Directrice Agricultures & alimentation et de l'agence de Lyon

Hausse du prix des produits de première nécessité, étudiantes et étudiants faisant la queue pour des colis alimentaires, boulangeries en difficulté…, la problématique de l’accès aux produits alimentaires à bas coût est revenue sur le devant de la scène, alors qu’on pensait ces enjeux confinés aux livres d’histoire. A tel point qu’on parle aujourd’hui de « précarité alimentaire » et de « sécurité sociale de l’alimentation ».

Décryptage avec Bénédicte Bonzi, experte Agricultures & alimentation au sein d’Auxilia, anthropologue et autrice de « La France qui a faim » (Seuil, à paraître).

QU’ENTEND-ON PRéCISéMENT PAR « Précarité ALIMENTAIRE » ET COMMENT est-elle Mesurée ?

La notion de « précarité alimentaire », qui regroupe des situations de sous-nutrition et de malnutrition, est assez récente. Contrairement à la pauvreté, la précarité alimentaire n’a aujourd’hui ni définition précise ni outils de mesure. Les scientifiques et les collectivités se sont saisis du phénomène pour essayer de le chiffrer, avec notamment une question importante : qui sont les personnes touchées par la précarité alimentaire qui n’ont pas recours à l’aide alimentaire ? Généralement, on lie en effet précarité alimentaire et pauvreté, et si, en France, cette dernière touche 14 % de la population, soit 9 millions de personnes, « seulement » 4 ou 5 millions de personnes sont inscrites à l’aide alimentaire. Beaucoup de personnes ne souhaitent pas s’inscrire dans les rangs de l’aide alimentaire par honte, pudeur, souci de dignité ou choix, même si, de fait, elles n’ont pas accès à une alimentation de qualité.

D’où l’importance des outils de mesure qui sont en cours d’élaboration et essayent de combiner différents indicateurs comme l’état de santé. On cherche une lecture croisée qui ne se résume pas au revenu pour comprendre la précarité alimentaire dans son entièreté et sa complexité car le phénomène traduit des situations de personnes aux parcours très différents. Il n’y a pas une précarité alimentaire, mais des situations de précarité alimentaire – avec des causes et des stratégies différentes pour en sortir.

PARMI les causes, on retrouve les crises écologiques (événements climatiques plus intenses et plus fréquents, virus ou bactéries, etc.) ?

Certainement, mais c’est difficilement mesurable. Ce qu’on peut dire pour l’instant, c’est que ces dérèglements – réfugié-es climatiques, pertes de productions agricoles, etc. – agissent comme un révélateur : tant que l’on restera dans un système alimentaire mondialisé, on n’aura pas la main sur la production. C’est ce qui fait la vulnérabilité du système alimentaire : puisqu’il est mondialisé, un événement à l’autre bout de la planète peut mettre en péril toute la chaîne de valeur jusqu’au consommateur ou à la consommatrice. A mes yeux, il faut sortir de la croyance selon laquelle quelqu’un, quelque part, va nourrir le monde : personne ne va nourrir le monde, le monde se nourrit très bien tout seul et il faut laisser à chacun les moyens de se nourrir sur son territoire. Dire cela, ce n’est pas prôner l’autarcie, plutôt plaider pour un redimensionnement des échelles à même de garantir des formes d’autonomie et de souveraineté alimentaires vis-à-vis de ce qui peut se passer dans le monde : pandémies, non-circulation des denrées, guerre en Ukraine, etc.

Que font aujourd’hui les collectivités territoriales sur le sujet ? Y a-t-il des initiatives en place ?

Les collectivités territoriales mettent déjà en œuvre des politiques autour de la précarité alimentaire dont on peut distinguer deux types. Certaines collectivités se concentrent sur l’amélioration de l’aide alimentaire et de l’offre existante, mais font l’hypothèse que, quoi qu’il arrive, des personnes auront besoin de l’aide. Cela pose question car l’aide alimentaire est initialement une politique d’urgence. Une urgence qui dure depuis plus de 40 ans est-elle encore une urgence ? A mon avis, non, ça devient une façon à part entière, structurelle, de s’alimenter, et une nourriture qui devrait être exceptionnelle devient en réalité la nourriture du quotidien…

D’autres collectivités sortent de cette politique d’aide et travaillent à rendre accessible une alimentation de qualité pour toutes et tous. Cela génère de nouvelles questions, notamment autour de la transformation du modèle agricole et du paysage alimentaire du pays. Aujourd’hui, l’aide alimentaire fait partie de la construction du modèle agricole. On se donne la possibilité de produire en excès parce qu’on a trouvé ce débouché et que les surplus nourrissent les plus pauvres. Mais le modèle est devenu dépendant de cette production bas de gamme. Dans cette perspective, combattre la précarité alimentaire revient à construire une autre forme d’agriculture, plus louable et plus à même de répondre aux enjeux écologiques. Cette deuxième orientation stratégique, plus ambitieuse, exige un vrai courage politique pour articuler précarité alimentaire et système de production agricole. Dans un sens, cela revient aussi à cesser d’avoir, d’un côté, une politique alimentaire pour les riches et, de l’autre, une politique alimentaire pour les pauvres.

COMMENT CETTE Deuxième orientation, QUI TENTE DE PRENDRE LES Problèmes à la racine, se traduit-elle dans les missions d’auxilia ?

Chez Auxilia, on plaide pour l’idée d’une « démocratie alimentaire ». Cela signifie donner la possibilité à tout le monde de prendre part aux décisions qui façonnent notre système alimentaire. Veut-on du poulet élevé en batterie ? Veut-on des abattoirs qui fonctionnent de telle ou telle manière ? Veut-on manger de la viande à tous les repas, ou uniquement un certain type de viande élevé d’une certaine manière à certains repas ? Ce sont de vrais débats qui sont sujets à frictions et à controverses, mais qui sont à nos yeux nécessaires pour repenser le système alimentaire.

Dans ses missions, Auxilia essaye de créer les conditions de ces discussions autour des aliments qu’on veut manger et de leurs conditions de production, de stockage, de transformation et de transport. L’alimentation rassemble, l’idée c’est de se mettre autour d’une même table pour repenser ce qu’on veut y mettre.

En défendant une réelle ré-encapacitation des territoires sur les questions agricoles et alimentaires, la démocratie alimentaire exige une réaffectation de beaucoup de monde vers des métiers agricoles…

Ça s’impose. Aujourd’hui, la France compte 400 000 agricultrices et agriculteurs. Si on veut que la France puisse se nourrir tel qu’on le prône, dans Reprendre la terre aux machines (Seuil, 2021), l’Atelier Paysan montre qu’il en faudrait 1,5 million. Ce collectif a aussi très bien montré comment le monde agricole, loin d’être passif, résiste depuis des années et comprend très bien que les réformes actuelles ne permettront pas l’accès à toutes et tous à une alimentation de qualité.

L’ATELIER PAYSAN Prône la mise en placed’une « sécurité sociale de l’alimentation ». peux-tu nous en dire plus ?

Comme son nom l’indique, l’idée d’une sécurité sociale de l’alimentation se fonde sur le fonctionnement de la sécurité sociale de santé. Elle reposerait sur les mêmes trois piliers : cotisation, universalité et conventionnement. Concrètement, chacun et chacune cotiserait à hauteur de ses moyens et recevrait en échange 150 euros par mois sur une « carte vitale de l’alimentation » pour se nourrir auprès de producteurs et productrices conventionné-es. Cela permettrait de sortir d’une politique de l’aide qui peut être stigmatisante, comme on le voit avec le non-recours à l’aide alimentaire dont on discutait tout à l’heure.

et actuellement,où en est-on ?

La question centrale qui se pose actuellement, c’est celle de l’échelle territoriale de déploiement : la démocratie alimentaire, qui pourrait par exemple induire des arbitrages démocratiques sur ce qui est conventionné et ce qui ne l’est pas, ne peut se faire ni à une échelle trop petite ni à une échelle trop grande. Plusieurs expérimentations sont aujourd’hui à l’œuvre à différentes échelles, comme avec la métropole de Montpellier ou dans la Drôme.

Ces expérimentations rappellent d’ailleurs les prémisses de la sécurité sociale de santé dont les premiers modèles avaient été testés par des collectifs ouvriers très localisés. Aujourd’hui, de plus en plus de mutuelles et de syndicats s’intéressent à la sécurité sociale de l’alimentation, des projets de loi sont en cours…, c’est enthousiasmant !

Propos recueillis par Bastien Marchand, consultant – Doctorant en redirection écologique. Newsletter conçue par Margot Rat-Patron, consultante et toute l’équipe.

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