L'édito février 2023

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Éclairer, partager, décloisonner, surprendre les nouvelles tendances, décrypter les signaux faibles…, autrement dit « Réveiller nos futurs », la proposition de la newsletter d’Auxilia. Prospective et réaliste, nous l’avons imaginée comme une source d’inspiration pour les territoires et les structures que nous accompagnons, quels qu’ils soient.

On doit pouvoir avoir une discussion démocratique autour de l’eau

Votre autriceMargot RAT-PATRON

Margot RAT-PATRON

Cheffe de projets Energie & climat
Votre autriceStelly LEFORT

Stelly LEFORT

Directrice de projets Eau & biodiversité et de l'agence de Bordeaux

Vue depuis notre robinet, l’eau semble éternelle. Néanmoins, la ressource hydrique fait son grand retour en politique, nous obligeant à questionner les manières dont sont organisés sa gestion et ses usages. Rencontre avec Stelly Lefort, Docteur en sciences de l’environnement, experte des effets du changement climatique sur les milieux aquatiques et directrice de l’expertise « Eau et biodiversité » au sein d’Auxilia.

L’été 2022 a été marqué par des pénuries d’eau et des situations de stress hydrique. Est-ce un avant-goût de notre futur ?

C’est difficile à dire parce que c’est un sujet scientifique qui connaît encore des controverses. Cela dit, de manière globale, il faut s’attendre à une diminution de l’eau disponible dans les nappes phréatiques et de la disponibilité immédiate de la ressource, surtout quand on en a besoin, c’est-à-dire aux périodes estivales. Tous les scénarios tendent vers une augmentation, à la fois en fréquence et en intensité, des événements extrêmes, que ce soient les épisodes de sécheresse ou de précipitations. À côté d’une diminution tendancielle de la ressource, on aura donc aussi affaire à une modification de sa distribution : on risque parfois d’en manquer, parfois d’en avoir beaucoup trop.

Au moment où on discute [cette interview a été réalisée en janvier 2023], les nappes phréatiques ne sont d’ailleurs toujours pas remontées à leur niveau pré-estivaux…

Absolument ! Il faut le souligner car c’est un phénomène assez nouveau, même s’il s’inscrit dans une tendance de fond. Désormais, les hivers risquent de ne pas être assez froids et les températures de ne pas suffisamment descendre pour que la végétation entre en dormance, comme elle le fait d’habitude en hiver. Elle pompe alors plus d’eau dans le sol. C’est une « demande » en eau qui n’existait pas auparavant et qui augmente la pression sur la ressource. Voilà la situation assez nouvelle avec laquelle il faut dorénavant apprendre à composer.

Comment les pouvoirs publics, aux échelles nationales et locales, s’emparent aujourd’hui du sujet ?

À l’échelle nationale, le projet Explore 2 est en cours depuis 2021 et devrait aboutir dans les mois qui viennent. Il consiste à décliner les scénarios climatiques du GIEC dans des modèles hydrologiques pour donner des prévisions à l’échelle des bassins hydrographiques. Cette mission ministérielle vise à anticiper les effets locaux du changement climatique sur la ressource en eau, afin de fournir les données aux territoires pour qu’ils puissent définir leurs politiques d’adaptation, et mettre en place des mesures comme la réutilisation ou les retenues d’eau.    À l’échelle des collectivités, la politique de l’eau est assez complexe pour deux raisons. D’abord, elle fait intervenir un nombre important d’acteurs : syndicats des bassins versants, comités de bassins, commissions locales de l’eau, agences de l’eau, EPCI, métropoles, départements, régions… À chaque territoire son organisation ! Ensuite, l’évolution réglementaire, découlant des lois Maptam de 2014 et NOTRe de 2015, a transféré certaines compétences de l’eau (assainissement, gestion des eaux pluviales urbaines et des milieux aquatiques, prévention des inondations, etc.) à l’échelon intercommunal. Cette évolution a exigé une véritable réorganisation, et sur beaucoup de territoires, les acteurs sont toujours en train de comprendre comment se saisir du sujet. Cela crée parfois des conflits, certains acteurs historiques n’étant pas très enclins à laisser la main aux intercommunalités…

Ces deux éléments (diversité des acteurs et recomposition organisationnelle) entravent-ils l’action en matière de gestion de l’eau ?

Sur certains territoires, il y a un premier travail à mener pour donner une cohésion à ce paysage d’acteurs, pour que chacun à son niveau s’empare pleinement du sujet, avec l’objectif d’anticiper et de répondre aux besoins des usagers, ainsi que d’assurer la disponibilité de la ressource en eau pour le plus grand nombre. D’autres territoires, notamment ceux qui ont déjà connu des pénuries d’eau et qui sont donc un peu « en avance », ont déjà réalisé des études d’impact du changement climatique et ont déjà modélisé la disponibilité de la ressource à l’avenir. Eux se projettent déjà dans des scénarios de répartition et de priorisation des usages qui identifient les impacts socio-économiques.    Ce qu’on peut noter par ailleurs, c’est que les territoires se maintiennent souvent dans une approche très technique de la gestion de l’eau, presque jusqu’à en oublier les usagers. Par exemple, qui sait ce que c’est qu’un comité de bassin ? Qui sait à quoi sert un SAGE ? Et une CLE ? Très peu de monde en réalité. Le citoyen tourne son robinet et a l’habitude d’y voir couler de l’eau, mais ne sait ni d’où elle vient ni comment elle est gérée, alors que c’est un sujet fondamental. On doit pouvoir avoir une discussion démocratique autour de l’eau. C’est un des objectifs d’Auxilia.

C’est-à-dire ?

Chez Auxilia, on essaye de créer les conditions d’un dialogue entre les différentes parties prenantes : acteurs institutionnels, gestionnaires, usagers et scientifiques. C’est notre point de départ parce que si chacun voit midi à sa porte, il n’y a pas de d’objectif commun ou partagé et on va droit vers une « guerre de l’eau », comme on dit. Résultat, c’est aux citoyens de s’emparer du sujet, pour éviter de nous retrouver dans des situations dangereuses où l’eau, qui est censée être un bien commun partagé, est complètement privatisée, comme au Chili.

Prenons l’exemple des mégabassines, qui ont récemment fait l’actualité. On peut décrire la situation très simplement : une fois l’eau pompée dans la nappe phréatique et ramenée en surface, elle appartient à l’agriculteur, alors que, dans la nappe, elle appartient à tout le monde. On voit très bien ici que ce n’est pas uniquement une question technique, que cela relève de notre rapport à la nature, au milieu et au bassin versant. Au passage, un récent article paru dans Le Monde laissait entendre que la faible recharge des nappes cet hiver pouvait remettre en cause ces projets de mégabassines : avant même d’avoir vu le jour, ils sont peut-être déjà voués à disparaître…

Que faire pour éviter ce genre de « maladaptations » ?

Nous devons réinventer un modèle de gouvernance pour répondre à la nécessité d’agir vite face aux bouleversements climatiques tout en prenant en compte la lenteur inhérente à tout processus de concertation. Au-delà des adaptations techniques et infrastructurelles, ce sont toutes nos pratiques qu’il faut questionner, mais beaucoup de collectivités restent frileuses à l’idée, par exemple, d’ouvrir un débat sur les usages de l’eau par l’agriculture dite « conventionnelle ». Malheureusement, il va bien falloir poser la question du modèle agricole productiviste [voir à ce sujet notre newsletter précédente], qui est difficile, bien sûr, parce que les agriculteurs et les agricultrices sont pris·es dans un système très gourmand en eau dont il est complexe de sortir.

L’opinion publique semble prête à avoir ce genre de discussions comme on l’a vu avec les controverses — parfois agrémentées d’opérations de sabotage — apparues autour de certains usages de l’eau, comme les mégabassines, les golfs, les jacuzzis ou les canons à neige. Quelle lecture peut-on en avoir ?

Je pense que ces débats, qui, effectivement, se cristallisent parfois dans des dégradations et des sabotages, expriment à la fois un sentiment d’impuissance face aux politiques actuelles et une volonté d’agir. Ces personnes ont probablement le sentiment d’être des justiciers de l’écologie, alors que, juridiquement, elles sont hors-la-loi…

Ce fossé nous montre qu’il n’y a pas d’arène démocratique pour accueillir ces débats. Tout l’enjeu est là : donner une voix à chacun et chacune, sans qu’il y ait de sentiment d’être laissé-pour-compte. Une partie de l’explication de ces sabotages se trouve, à mon avis, dans le sentiment partagé par beaucoup de parler sans être ni écouté ni pris en compte. Il y a un vrai besoin d’instaurer un dialogue autour de cette question, et c’est ainsi qu’Auxilia conçoit son rôle : accompagner les collectivités pour construire une base de discussion sereine.

À Taiwan en 2021, en pleine pénurie, le gouvernement avait dans un premier temps choisi de rationner l’eau pour plusieurs millions de personnes afin de prioriser le fonctionnement des usines de micro-processeurs, très demandeuses en eau. Ces arbitrages sont-ils anticipés par les territoires français ?

Certains territoires ont déjà vécu des pénuries et ont donc déjà eu à arbitrer entre différents usages de l’eau. Avec ce qui nous attend, la question à laquelle répondre est la suivante : comment définir quels usages sont prioritaires ? Chez Auxilia, on pense que les territoires doivent avoir voix au chapitre en matière de gestion de l’eau. L’État a un rôle à jouer pour leur donner les moyens nécessaires d’organiser cette discussion démocratique, qui pourrait se déployer à différentes échelles : bassins hydrographiques, bassins versants, nappes phréatiques, etc.

Justement, on a beaucoup parlé de « biorégions » ces dernières années, qui s’articuleraient autour des bassins versants. Quel regard porter sur un tel redécoupage administratif du pays autour de l’eau ?

Ces réflexions sont évidemment très intéressantes parce qu’un découpage administratif en lien avec le fonctionnement naturel des écosystèmes aurait du sens du point de vue écologique. C’est un futur possible qui soulève d’importantes questions. Par exemple, si on se retrouve sur une biorégion en déficit d’eau, cela veut dire qu’on dépend des biorégions voisines. Quels principes de solidarité mettre en place entre les bassins ? Certaines biorégions risquent-elles d’être désertées ? D’autres risquent-elles de voir un afflux de population, synonyme de pression sur les écosystèmes, de pollution, d’extraction de ressources, etc. ?

Malgré les difficultés opérationnelles, ces considérations représentent selon moi plutôt une bonne nouvelle : cela signifie que l’accès à l’eau, et les usages qu’on en a, deviennent une question politique et démocratique. On retrouve ce même dynamisme dans le champ juridique : aujourd’hui, de plus en plus de collectifs, sur la Loire, le Rhône, la Garonne ou la Seine, essayent de suivre les innovations néo-zélandaise ou indienne en matière de représentation des fleuves, pour leur donner un statut juridique précis. Là encore, cela pose de nombreuses difficultés intéressantes, notamment sur la question du porte-parole. Qui représente le fleuve ? Qui peut parler en son nom, porter sa parole sans conflit d’intérêt ? Au sein de quelles instances ? Voilà le genre de questions qui nous font face…

Propos recueillis par Bastien Marchand, consultant – Doctorant en redirection écologique.

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