Bien souvent, les inégalités se cumulent et se renforcent pour une même personne, qui peut subir simultanément des discriminations liées à son genre, son âge, son handicap, ou son origine sociale. Résultat ? L’espace public est un espace à part entière des dynamiques sociales, il les matérialise, les organise et les renforce
À Poitiers, le réaménagement du square de la Citoyenneté a servi de laboratoire pour mener une réflexion plus large sur l’égalité dans l’espace public, l’Assemblée citoyenne ayant voté en 2022 pour l’élaboration d’un guide sur le sujet. Quatre ateliers citoyens, un chantier participatif pour co-construire une table sur mesure… Mais au-delà du projet pilote, c’est une méthode qui s’est dessinée : l’égalité ne se décrète pas, elle se co-construit. Pas de recette magique, donc, mais une conviction : le processus compte autant que le résultat. Un aménagement égalitaire naît d’une démarche inclusive, contextuelle et itérative, où chaque étape — de la conception à l’entretien — est repensée pour briser les mécanismes d’exclusion.
Dépasser les fausses bonnes idées : participation ≠ inclusion
La participation citoyenne est souvent brandie comme la solution miracle. Pourtant, elle ne garantit en rien un projet de réaménagement équitable (inclusif ou égalitaire). Les formats d’animation, le mode de recrutement, la typologie des participants, les lieux et l’attention portée à l’animation et la régulation des dynamiques de groupe peuvent favoriser ou empêcher l’expression des publics déjà exclus dans l’espace public.
Ecouter et oser pour repenser l’aménagement à partir des usages
Contre le reflexe du « tout aménager » ou du “sur-aménager”, la mission poitevine a révélé une évidence : parfois, il faut savoir s’abstenir… Ou agir autrement :
- Observer avant de concevoir : analyser les usages visibles, invisibles ou absents, partir des besoins fondamentaux de toutes et tous (se reposer, jouer, boire, se rencontrer) ;
- Diversifier sans exclure ni séparer : plutôt que de supprimer un terrain de foot pour y mettre un skatepark, pourquoi ne pas superposer les usages ? Un espace modulable, évolutif, qui s’adapte aux rythmes et aux envies ;
- Concevoir de manière universelle : un projet prenant en compte les questions d’égalité et d’inclusivité se conçoit selon l’accessibilité universelle, un mobilier ou un espace devant pouvoir être utilisé par tous ;
- Travailler en interdisciplinarité : urbanistes, sociologues, artistes, anthropologues… Les compétences sociales et humaines sont aussi décisives que les compétences techniques.
Au-delà des plans : quand l’urbanisme rencontre le social
L’égalité d’accès et d’appropriation d’un espace ne se décrète pas à sa livraison. Il se vit, s’entretient, se réinvente. Trois piliers pour améliorer sa qualité :
- La programmation évolutive : un aménagement progressif avec des espaces indéfinis permet de s’adapter aux usages réels ;
- L’animation ou l’accompagnement à l’usage : sans médiation, un équipement peut être inutilisé, détourné (est-ce un problème ?) ou accaparé par un seul public ;
- L’évaluation en continu : les inégalités évoluent, les usages aussi. Il faut mesurer, ajuster, recommencer.
Cas d’école : la table co-construite au square de la Citoyenneté n’est pas qu’un mobilier. C’est un symbole — celui d’une appropriation collective où chaque usager·e se sent légitime.
Pour changer de paradigme, faire preuve d’humilité
Le message fort de cette mission ? Penser un espace public égalitaire (inclusif ou équitable) commence par un travail sur soi. En tant que chef·fe de projet, il s’agit d’accepter :
- Nos biais et considérer la façon dont notre identité (genre, classe, origine) peut influencer nos propositions et nos choix ;
- Nos méconnaissances et aller chercher l’expertise là où elle se trouve, notamment auprès des premier·es concerné·es;
- L’incertitude : on ne peut pas tout prévoir et anticiper. Parfois, il faut aménager partiellement, observer, puis compléter.
Penser un espace public plus égalitaire ne consiste pas à appliquer une recette toute faite. C’est accepter de composer avec la complexité des usages, des parcours de vie et des rapports de domination qui traversent la ville.
L’égalité n’est pas un état final : c’est un processus dynamique, une attention continue à chaque détail, un travail d’ajustement, de remise en question et d’écoute.
- Et vous ? Depuis quels sièges pensez-vous et pratiquez-vous la ville ?
Pour aller plus loin :
La Rue est à nous… toutes ! (collectif Géographie de genre)



