Comprendre cet échec implique de cerner la place occupée par l’économie circulaire dans ce que nous pourrions appeler la gouvernance mondiale, à travers ses éléments de langage, ses porte-drapeaux, ses manières d’être comprise et ses applications. C’est en tout cas pour clarifier cette situation que l’Ademe et l’AFD ont confié à Auxilia Conseil et Circulab le soin de conduire une étude leur permettant ensuite d’ajuster leurs interventions à l’international. L’étude s’est basée sur une large enquête documentaire et une quarantaine d’entretiens3 de structures internationales investies sur l’économie circulaire.
Economie circulaire : un sujet ni défini, ni structuré
D’abord, évoquons le terme. L’économie circulaire ne dispose pas d’une définition reconnue à l’échelle internationale. Pour certains chercheurs, il existe plus de 200 définitions distinctes4, mettant plus ou moins l’accent sur la mise sur le marché par les acteurs économiques, la demande émanant des consommateurs ou la gestion des déchets produits. Ainsi, l’économie circulaire est parfois approchée par la déclinaison des 3R (« réduire », « réutiliser », « recycler ») à l’ensemble des boucles de création de valeur à chaque étape d’une chaîne ou d’un cycle de vie. D’autres R ont été ajoutés au fil du temps : refuser, réparer, renouveler, réhabiliter, récupérer, refabriquer…
Il apparaît rapidement que la définition française portée par l’Ademe, basée sur 7 piliers (approvisionnement durable, écoconception, écologie industrielle et territoriale (EIT), économie de la fonctionnalité et de la coopération (EFC), consommation responsable, allongement de la durée d’usage, recyclage)5, est relativement isolée. Ainsi, l’accent mis sur d’autres modèles économiques basés sur le service (l’EFC) ou sur la coopération entre entreprises (l’EIT), malgré sa pertinence, n’est pas partagé sur le plan mondial.
De surcroît, l’économie circulaire souffre d’un manque de structuration en termes de réseaux d’acteurs. Non que le sujet soit déserté : il existe à la fois des agences spécialisées des Nations Unies (PNUE, PNUD), des bailleurs de fonds (GIZ, AFD…), des think tanks (fondation Ellen Mac-Arthur, Circle Economy…) ou des réseaux nationaux ou régionaux (ACEA, CELAC…). Mais soit ces acteurs ne portent pas une vision transformatrice, soit ils disposent de moyens trop limités.
Des enjeux internationaux au-delà des déchets
Les zones géographiques étudiées, de l’Amérique latine à l’Inde, en passant par le Maghreb ou l’Afrique subsaharienne, dénotent évidemment de fortes disparités dans les enjeux perçus par l’économie circulaire. Toutefois, il apparaît que la majorité des régions la perçoivent principalement comme une gestion des déchets améliorée. Beaucoup de territoires africains ou asiatiques se retrouvant avec les rebuts des économies dominantes, la prévalence de la thématique des déchets n’est pas surprenante, d’autant qu’elle existe également en Europe.
D’où une première piste d’explication de l’incapacité de notre économie de réduire l’extraction à la racine : le concept même d’économie circulaire est généralement pris par un petit bout de la lorgnette.
Pourtant, les enjeux soulevés par les acteurs de terrain dépassent largement le sujet des déchets. Ainsi, dans des zones où l’accès à l’eau ou aux sols fertiles est difficile (Maghreb, Afrique subsaharienne notamment), la question d’un approvisionnement durable est rapidement apparue comme centrale. Comment aider les agriculteurs, les industries, à continuer à produire dans un climat de plus en plus chaud et sec ? De nouveaux modèles économiques, naturellement sobres, sont donc recherchés, avec néanmoins deux inquiétudes parfois exprimées concernant le développement de l’économie circulaire : la mise en danger d’activités auparavant informelles (on pense notamment aux collecteurs-revendeurs de déchets) et la mise en place, par l’entremise de grandes entreprises internationales, d’un nouveau « colonialisme vert ».
Au-delà des paroles, des actes
Dans ce contexte guère réjouissant, le travail réalisé a conduit à identifier des leviers et des retours d’expérience intéressants, partout dans le monde. L’étude recense douze initiatives internationales sélectionnées pour leur caractère innovant et réplicable6.
L’un des premiers leviers concerne le financement, pour rééquilibrer une économie où les ressources sont considérées comme gratuites. Au vu des sommes en jeu, ce défi requiert la mobilisation de fonds publics / privés. Par exemple, l’AFD a accordé un prêt de 80 millions d’euros à la banque de développement industriel (TSKB) afin de financer des projets circulaires et de soutenir les entreprises qui s’engagent dans la circularité. En France, la mise en place de fonds pour le réemploi et la réparation participent de ce nécessaire rééquilibrage économique. De même, RePurpose Global parvient à financer des projets locaux de collecte et de recyclage de plastique dans sept pays tout en mobilisant des marques internationales.
Les initiatives se caractérisent également par une approche « global to local » : la mondialisation impose une échelle planétaire aux flux de matières, mais l’efficacité de l’économie circulaire dépend de sa capacité à s’ancrer dans des besoins locaux. C’est ainsi que la plateforme Latitud’R, développée en Amérique latine, favorise l’échange d’expériences entre gouvernements et entreprises locales, articulant vision régionale et actions concrètes. En France, le Low Tech Lab illustre également la tension féconde entre global et local : il mutualise et diffuse à l’échelle mondiale des solutions sobres (low tech), mais leur déploiement reste profondément ancré dans des expérimentations locales et participatives.
Enfin, ces initiatives s’appuient sur une évolution des comportements et des mentalités. Par exemple, l’initiative Repair Kopitiam à Singapour crée une dynamique communautaire autour de la réparation bénévole, luttant contre la culture du jetable tout en recréant du lien social. Aux Philippines, Ananas Anam, avec son textile Piñatex à base de feuilles d’ananas, illustre la possibilité de monétiser des résidus agricoles et de diversifier sa production.
Ce rapide panorama n’a pas l’ambition de répondre de manière complète et définitive aux enjeux du déploiement de l’économie circulaire dans le monde. Il offre cependant un aperçu des perceptions, besoins et initiatives actuels, montrant l’ampleur du chemin restant à parcourir !
Auteurs : Samuel Sauvage (Auxilia Conseil) et Justine Laurent (Circulab)
Etude complète disponible sur demande



