Penser des stratégies de méthanisation cohérentes 

En tant que psychologue social spécialisé dans l’acceptabilité des politiques d’adaptation au changement climatique, notre expert Colin Lemée s’est intéressé à la méthanisation au cours de ses diverses missions. Que ce soit dans la définition de schémas territoriaux (Pays de Guingamp), dans l’accompagnement de collectifs (Cap Métha 49) ou encore dans l’analyse de l’acceptabilité sociale et de la gestion des conflits de la méthanisation (Bourgogne Franche-Comté), découvrez l’interview de Colin, chef de projet « Accompagnement du changement » au sein d’Auxilia. 

Votre interlocuteurSamuel SAUVAGE

Samuel SAUVAGE

Directeur de projets Economie circulaire et Numérique responsable
Votre interlocuteurColin LEMEE

Colin LEMEE

Chef de projets Accompagnement du changement
Bonjour Colin. Pourquoi t’être penché sur ce sujet ?

Dans mes travaux sur l’acceptabilité des infrastructures qui apportent une réponse à la transition énergétique, la méthanisation est apparue comme l’un des principaux sujets (avec l’éolien) sur lesquels se crispent des oppositions multiples. En tant que chercheur, je me suis d’abord posé la question suivante : pourquoi autant de résistances face à une technologie que l’on présente surtout pour ses avantages (réduction des déchets et des odeurs, valorisation en chaleur ou énergie) ?

Etant également consultant, cette question en amène une autre sur un plan opérationnel : comment peut-on accompagner les projets pour qu’ils soient le plus « acceptables » au regard des attentes sociales et environnementales des territoires et quelles médiations proposer sur ces territoires ?

En effet, la médiation pourrait permettre de remédier à de mauvais réflexes ou à des situations sans issues que l’on observe sur le terrain. Aussi, les élus connaissent mal le sujet ou ne possèdent pas la connaissance ou les compétences pour apprécier les projets. Ils sont à la recherche d’une montée en compétences de fond, autant que d’un appui stratégique. Sur le terrain, les choses vont très vite et ils sont souvent confrontés à des oppositions qui se posent en défense de l’intérêt général et qui, dès lors, jouissent par défaut d’un fort capital sympathie. Ils ont alors tendance soit à se mettre en retrait, laissant le porteur de projet en première ligne, soit à donner l’impression qu’ils s’opposent au projet et à négocier en coulisse, ce qui est également difficile à tenir. Ces positionnements sont subis et mènent souvent à des impasses. Surtout, ils ne permettent pas aux élus de faire entendre les attentes du territoire et de négocier sereinement les conditions de développement de la méthanisation.

Revenons aux bases de la contestation : sur quels plans ces projets sont-ils critiqués ?

Précisons d’abord qu’il existe plusieurs modèles de méthanisation : méthanisation agricole, méthanisation industrielle, micro-méthanisation, méthanisation collective… Or, celle qui pose le plus de problèmes d’acceptabilité est la méthanisation agricole car elle s’insère dans un paysage agricole productiviste et pâtit forcément de la mauvaise image de ce dernier. Pire, les agriculteurs deviennent, dans l’imaginaire de la population, des sortes de managers énergéticiens qui auraient intérêt à gaspiller de la nourriture pour produire de l’énergie. La loi française limite pourtant à 15 % les cultures intermédiaires à vocation énergétique, ce qui limite d’emblée les dérives.

En lien avec cette critique du « gestionnaire de la nature », il y a la question du dimensionnement des unités : plus elles seront grandes, plus la dépendance vis-à-vis des déchets sera importante et moins elles seront ancrées dans un périmètre local et résilientes.

Enfin, il existe d’autres critiques liées aux nuisances pour les riverains, notamment sur le plan logistique. Les odeurs sont craintes, bien que le problème soit relativement restreint, ainsi que les impacts possibles du digestat épandu. Ce sujet n’est pas indépendant de celui du modèle agricole ! Ainsi, les unités de méthanisation présentent souvent des désagréments qui se situent comme une extension des impacts de l’agriculture elle-même.

Pour remédier à ces oppositions qui apparaissent compréhensibles, quels types de projets de méthanisation doit-on promouvoir selon toi ?

Comme nous l’avons vu, un travail sur le modèle agricole est un préalable pour aboutir à ce que nous pourrions appeler une « bonne méthanisation ». Il n’y a pas de méthanisation acceptable sans agriculture acceptable, inspirée des principes de l’agro-écologie.

Selon moi, les unités de méthanisation doivent être dimensionnées dans un rayon acceptable : les méga-méthaniseurs n’ont pas de sens. Il ne faut pas que les intrants viennent d’au-delà du département. La question du périmètre dépend beaucoup du territoire, mais je tendrais à privilégier les unités qui se basent sur un rayon très restreint.

De plus, le méthaniseur doit être conçu en lien avec la collectivité. Elle doit être consultée, tout comme les riverains. Les projets seront plus acceptés s’ils répondent également aux besoins de la collectivité, notamment au regard de la réduction des déchets incinérés ou enfouis, et s’ils permettent d’approvisionner la collectivité (réseaux de chaleur urbains, chauffage de grands bâtiments, Bio GNV pour les véhicules…). Les externalités positives pour le territoire sont des leviers importants à activer.

La concertation doit également permettre de s’assurer que la méthanisation n’entre pas en concurrence avec d’autres modes de valorisation des déchets, tels que le compostage. Si une complémentarité existe entre les deux modes de valorisation, le compostage doit être considéré comme une priorité.

Si le sujet est inflammable pourquoi serait-il stratégique, pour les collectivités comme pour Auxilia, de s’engager sur le sujet ?

D’abord parce que nous savons qu’au-delà de l’impératif d’agir avant tout sur la sobriété, il faudra développer des énergies nouvelles et renouvelables. Celles-ci présentent toutes des limites, comme la méthanisation, mais elles rendent plus crédible l’hypothèse d’une transition énergétique et d’une plus grande autonomie. Les impératifs de réduction des déchets par habitant sont également à rappeler.

Aujourd’hui, les EPCI hésitent à s’engager car le sujet est à la fois technique, clivant et transversal. C’est un sujet qui interroge les transitions à long terme. Or, au vu de leurs objectifs environnementaux, les collectivités ont besoin de mettre en discussion les acteurs, en lien avec les habitants, pour dessiner les contours de la méthanisation souhaitée, insérée dans une transition énergétique et agricole du territoire.

Un tiers de confiance maîtrisant divers outils (concertation, mobilisation des acteurs…) peut aider à faire aboutir des projets d’intérêt écologique. De plus, dans le cadre d’un projet en cours sur lequel des tensions existent, il est parfois nécessaire d’opérer une médiation territoriale. Cela requiert de comprendre les jeux d’acteurs et d’imaginer des issues vers des rééquilibrages.

Enfin, les porteurs de projet sont souvent débordés et négligent la manière dont ils présentent le projet et ses impacts. Pour moi, il faudrait penser des formats qui permettent d’aller vers les riverains, avec une communication adaptée et une posture d’ouverture au dialogue.

ON RECOMMANDE SOUVENT, en accompagnement du changement, d’adopter une posture  « méta », c’est-à-dire de s’extraire de notre fonction ou structure actuelle. On peut dire que tu recommandes cette position méta sur la métha ?

Oui, on peut dire cela, en espérant que cela n’embrouille pas trop les lecteurs !

Propos recueillis par Samuel Sauvage.
Pour aller plus loin : l’accompagnement au changement chez Auxilia

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