78 km, 70 plans d’eau : un retour d’expérience pour sécuriser un projet GEMAPI
Après les fondamentaux de la désartificialisation (article 1) et les enjeux d’acceptabilité sociale (article 2), ce premier retour d’expérience (article 3) illustre une question fréquente pour les maîtres d’ouvrage GEMAPI : comment engager une restauration écologique sur un territoire où les ouvrages et plans d’eau relèvent d’un patrimoine hydraulique important. Le cas des affluents du Cher montre comment articuler diagnostic, concertation et dialogue avec les propriétaires pour passer du constat à l’action.
Le syndicat Nouvel Espace du Cher (NEC) est compétent en gestion des milieux aquatiques (GEMA) sur le bassin du Cher dit canalisé. Dans le cadre du contrat territorial qu’il porte et des études préalables à l’élaboration d’un nouveau programme d’actions sur les affluents du Cher, Auxilia a accompagné le syndicat dans la concertation avec les propriétaires privés et les riverains.
Des fonctions des cours d’eau altérées dans un territoire à fort patrimoine hydraulique
L’étude hydromorphologique préalable à l’élaboration d’un nouveau programme d’actions, réalisée par le bureau d’étude Cereg, a porté sur trois affluents du Cher canalisé représentant un total d’environ 78 km de cours d’eau. Le diagnostic réalisé met en évidence un certain nombre de pressions :
- Une hydrologie dégradée du fait de l’existence de nombreux plans d’eau sur source et en travers des cours d’eau d’une part, et d’une importante densité de seuils et de systèmes de dérivation alimentant des biefs de moulins et des plans d’eau d’autre part. Certains de ces seuils présentant des éléments mobiles, lorsqu’ils ne sont plus entretenus ni manipulés, aggravent les inondations locales. Avec plus de 70 plans d’eau sur ces trois affluents dont la moitié est située directement sur les cours d’eau ou alimentée par des systèmes de dérivation, l’hydrologie y est fortement impactée. Si les ouvrages les plus impactants restent les plans d’eau sur source en tête de bassin parce qu’ils impactent l’ensemble du linéaire du cours d’eau, c’est aussi leur effet cumulatif, au vu de leur densité, qui est problématique. À noter, que d’autres ouvrages hydrauliques, en particulier des ouvrages de franchissement routier, notamment des passages busés mal dimensionnés, impactent le libre écoulement de l’eau et aggravent les étiages et les inondations.
- Une morphologie dégradée du fait des travaux hydrauliques réalisés sur le bassin versant, avec, selon les secteurs, des cours d’eau rectifiés ou déplacés de leur lit d’origine.
- Enfin, sur le plan biologique, du fait de l’existence de nombreux ouvrages liés aux moulins et en particulier de plusieurs « verrous » à proximité immédiate de la confluence avec le Cher, ces affluents sont peu voire inaccessibles aux espèces piscicoles migratrices.
Concomitamment, le territoire se caractérise par un important patrimoine hydraulique lié à l’eau, les plans d’eau et les moulins, dont quelques-uns, à proximité du Château de Chenonceau, font aujourd’hui office de chambres d’hôtes et de gîtes.
Pour éclairer ce retour d’expérience, nous proposons une lecture en trois dimensions :
- Fonctions ciblées : hydrologie (plans d’eau, dérivations, étiages/crues) · morphologie (rectifications/déplacements de lit) · continuité biologique (verrous à la confluence).
- Enjeu d’acceptabilité : patrimoine hydraulique (moulins, plans d’eau) · usages privés et attentes paysagères · risques perçus (inondations, gestion de l’eau)
- Leviers mobilisés : concertation en 3 temps (diagnostic → co-construction → restitution) · enquêtes propriétaires (ouvrages transversaux et plans d’eau) pour identifier des conditions d’intervention acceptables.
Concertation : rendre le diagnostic compréhensible et construire un programme d’actions partagé
Trois temps de concertation ont accompagné le déroulement de l’étude sur chacune de ses phases : le partage du diagnostic, la co-construction du programme d’actions, la restitution finale des actions envisagées et leur localisation.
Afin de donner à ces temps de concertation un cadre clair, chaque réunion publique a été conçue comme une étape du projet, avec un objectif précis et des livrables associés.

Une seconde série de réunions publiques, organisées à l’échelle de chaque affluent, visait à recueillir les connaissances profanes des riverains et leurs préférences afin d’enrichir la construction du programme d’actions. Elles ont permis, d’une part, de cibler, en complément du diagnostic de terrain réalisé par Cereg, les secteurs à enjeux et les problématiques associées connues ou vécues par les riverains. D’autre part, à travers des outils d’animation ludiques proposés aux participants, ces temps de concertation ont permis de mettre en discussion les enjeux issus du diagnostic en interrogeant les priorités d’intervention et de favoriser l’expression des préférences vis-à-vis des leviers et des solutions existantes.

Du cadastre au terrain : enquêter sur les plans d’eau et les ouvrages pour construire des interventions acceptables
L’inventaire des ouvrages hydrauliques dans les territoires mobilise un certain nombre d’outils cartographiques et de bases de données. Ces données « froides » sont indispensables pour les acteurs Gemapiens dans leur travail d’état des lieux. Si elles peuvent être complétées par des données techniques issues de prospections de terrain, celles-ci restent insuffisantes pour le passage à l’action car elles ne disent rien des usages et des attachements des propriétaires, pas plus que leur consentement à une intervention. Aussi pour compléter l’état des lieux « techniques » du syndicat issu des informations disponibles au cadastre, Auxilia a mené une enquête de terrain auprès des propriétaires d’ouvrages transversaux et une enquête par questionnaire auprès des propriétaires de plans d’eau. Cette démarche se devait d’initier une première étape de dialogue tout en recueillant de l’information sur les propriétaires et leurs ouvrages.

Ces enquêtes poursuivaient plusieurs objectifs : présenter la démarche engagée par le syndicat sur la restauration écologique des cours d’eau, récolter un certain nombre d’informations sur les ouvrages et leurs usages (les fonctions d’origine des ouvrages, les usages actuels et projetés, les pratiques d’entretien, la manipulation des vannes), interroger les problématiques et les risques liés à l’eau auxquels ils sont confrontés, mais aussi interroger leur consentement à une éventuelle intervention et comprendre les conditions qui la rendrait acceptable.
Ce retour d’expérience montre qu’en contexte de patrimoine hydraulique dense, la restauration écologique ne se décrète pas : elle se construit. Rendre le diagnostic accessible, organiser la concertation dans la durée et aller au contact des propriétaires pour comprendre les usages et les attachements permet de transformer des “données techniques” en options discutables — puis en décisions opérationnelles. Au-delà du cas des affluents du Cher, cette démarche illustre un principe transférable : sécuriser l’action en articulant expertise, dialogue et connaissance fine du foncier et des usages.
Prochain article (4/6) : un retour d’expérience sur la restauration d’un cours d’eau dans un site naturel classé, avec le cas de la restauration de la dynamique fluviale du bec d’Allier.
La suite de ce dossier poursuit sur le passage à l’action : des retours d’expérience, dans des contextes très différents, pour éclairer les décisions et outiller les porteurs de projets GEMAPI.
Retrouvez tous les articles de notre Grand format « Désartificialiser nos rivières » ici !
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