Auxilia : Comment est venue l’idée d’une thèse à Auxilia ?
Jade : Après mon master en Stratégies Territoriales et Urbaines (STU) à Sciences Po, je réalise mon stage de fin d’étude au sien de l’équipe Mobilités. Durant le stage, l’équipe travaille notamment sur les inégalités sociales et la mobilité dans le contexte de crise écologique dans le contexte post-gilets jaunes. A ce moment-là, la question de la mise en œuvre à venir des Zones à Faibles Emissions inquiètent les acteurs de terrain, pour qui les ZFE pourraient constituer une « bombe sociale ». Durant 4 mois, nous mettons sur pied un ambitieux projet de recherche-action pour tenter de mieux saisir les effets d’une telle mesure via un programme d’expérimentation et de suivis des ménages concernés. Dans ce contexte, le projet de thèse permet d’aligner mes envies professionnelles et les envies de l’équipe Mobilités. Il manque plus qu’à embarquer Caroline Gallez et Benoit Conti du Laboratoire Ville Mobilité Transports (UMR Université Gustave Eiffel /ENPC) et le tour est joué !
Concrètement, comment s’est déroulé ta thèse en CIFRE ?
Une thèse en CIFRE est le résultat de la collaboration entre une université et un acteur privé pour encadrer ensemble une recherche doctorale. Dans mon cas, j’ai mené ma thèse en parallèle du programme « Familles ZFE » ce qui a grandement facilité la coordination de ces deux projets. L’exploration « Familles ZFE » voit le jour grâce au soutien de l’ADEME, du Ministère de la Transition et de la Métropole de Lyon, la Communauté urbaine de Limoges, la Communauté d’agglomération de la Rochelle, Wimoov et LMI. Ce programme visait à identifier les effets de l’arrivée d’une restriction de circulation sur les ménages vulnérables : quelles sont leurs possibilités d’adaptation ? Comment leurs pratiques de mobilité peuvent-elles évoluer ? Le début de l’exploration et le début de la thèse marquent ainsi dans le même temps une entrée directe sur le terrain avec la constitution de groupes de ménages « testeurs » sur chacun des territoires et la mise en mouvement d’un écosystème d’acteurs de la mobilité et du social. Associée au suivi scientifique du programme d’action-recherche, je poursuis mon travail de recherche avec une enquête approfondie auprès des acteurs de la mise en œuvre de la politique (agent.e.s des collectivités, travailleureuses sociales, élue.s, associations, etc.). En décembre 2024, la publication du rapport final revient sur les principaux enseignements de l’exploration. La thèse continue, notamment pour compléter l’enquête et analyser les matériaux, inscrivant les enjeux de justice et de transition dans une réflexion de plus long cours.
Quels sont les principaux résultats de la recherche à ce jour ?
A travers le cas de la mise en œuvre des ZFE, j’analyse les tensions qui traversent l’action publique environnementale, en particulier quand elle est menée à l’échelle urbaine. Il s’agit de comprendre dans quelle mesure et sous quelles formes la régulation des mobilités en ville produit des formes d’injustices environnementales (Schlosberg, 2007). La mise en œuvre des ZFE est en effet caractéristique d’un effort environnemental inégal (Deldrève et al, 2014 ; 2021), consistant à contraindre la mobilité des ménages les plus pauvres alors que ceux-ci contribuent pourtant moins à la pollution (Lezec et al., 2023 ; Charbonnier, 2025).
J’analyse d’une part comment l’action publique désigne certaines mobilités comme déviantes dans la construction du problème public (Gusfield, 1963 [2006]) de la pollution de l’air. La recherche contribue ainsi à l’analyse du rôle joué par le dispositif ZFE dans la reproduction de rapports sociaux inégaux en mobilisant l’environnement comme justification morale, discutant notamment les analyses marxistes de la déviance (Sptizer, 1975) et les critiques de la ville durable (Adam, 2024). Les ZFE participent de la définition de comportements favorables à l’environnement – remplacer son véhicule régulièrement, se déplacer avec un véhicule électrique ou hybride –- et des comportements inacceptables et polluants – se déplacer avec un véhicule ancien, dont la régulation devient alors légitime et acceptable pour les acteurs publics.
D’autre part, la thèse s’attache à comprendre les implications de la territorialisation de l’action publique environnementale (Mazeaud et al., 2022). Les acteurs locaux, qui se voient imposer une manière de faire la politique, tentent de contourner ou de dépasser la vision de l’Etat. A travers le cas ZFE, on éclaire ainsi les marges de manœuvre des collectivités locales, en particulier d’une grande métropole, pour produire des politiques environnementales et compenser les effets inégalitaires de telles politiques.
Quelles sont tes perspectives désormais ?
Aujourd’hui, il me reste à finaliser la rédaction de ma thèse tout en communiquant régulièrement sur ma recherche, par exemple au lors du Congrès de l’Association Français de Science Politique en juin 2026. La collaboration avec Auxilia ne s’arrête bien sûr pas là, et des temps de restitution sont déjà prévus avec le reste de l’équipe !
En accueillant Jade pendant trois ans, nous avons une nouvelle fois vérifié combien la recherche nourrit notre capacité à transformer l’action publique. Son travail nous encourage à regarder en face les angles morts sociaux des politiques environnementales et à en tirer des réponses opérationnelles. C’est exactement ce que nous voulons continuer à faire : transformer la complexité du terrain en leviers d’action justes et efficaces pour les territoires et les citoyen.ne.s.
Marc Fontanès, DGA Auxilia Conseil
Laboparty 2026


Auxilia : Comment est venue l’idée d’une thèse à Auxilia ?
