Qualité de l’eau, tout baigne ?

Tandis que la sécheresse hivernale et les conflits autour des bassines ont logiquement attiré notre regard vers les enjeux quantitatifs, la qualité de l’eau n’est pas moins problématique. Partant des moyens mis en œuvre pour assainir la Seine et la Marne dans le cadre des Jeux Olympiques, cet article revient sur les enjeux de la qualité de l’eau et questionne la portée et les limites de ces actions d’assainissement.

Votre interlocuteurArnaud THOMAS

Arnaud THOMAS

Consultant Eau & biodiversité
Votre interlocutriceStelly LEFORT

Stelly LEFORT

Directrice de projets Eau & biodiversité et de l'agence de Bordeaux

« Sauver la Seine ». En 2024, l’épreuve de course olympique du 10 km en eau libre se déroulera dans la Seine. Alors que les grands évènements sportifs sont toujours controversés pour leurs empreintes écologiques, la France a fait de la responsabilité environnementale un axe clé de sa candidature. Depuis les années 2000, les pays hôtes des Jeux Olympiques affichent leurs ambitions environnementales (des villages olympiques éco-durables de Sydney en 2000 à l’utilisation de l’hydrogène à Tokyo en 2021). Paris 2024 n’est donc pas une exception, mais elle devrait au moins éviter l’écueil des infrastructures surdimensionnées et abandonnées après les compétitions. En effet, 95 % des infrastructures prévues pour l’évènement existent déjà. Ce taux devrait par ailleurs permettre d’abaisser fortement son bilan carbone, qui reste le principal indicateur des évaluations écologiques des Jeux Olympiques. Le 14 mars dernier, Emmanuel Macron déclarait que rendre baignable la Seine et la Marne sera « l’un des héritages de ces Jeux ». Pour ce faire, des actions d’assainissement sont menées sur la Seine et la Marne avec l’objectif de diminuer la pollution de 75 %. De quoi ouvrir de nouvelles perspectives d’articulations entre événements internationaux et ambitions écologiques ?

Un plan d’assainissement principalement basé sur des actions infrastructurelles

Emmanuel Macron n’est pas le premier à vouloir rendre la Seine baignable. En 1988, Jacques Chirac, maire de Paris, lançait un programme « Seine propre ». Tout en s’assurant la paternité du programme, celui-ci déclarait : « Dans cinq ans, on pourra à nouveau se baigner dans la Seine et je serai le premier à le faire, devant témoins ». Dans le cadre des Jeux Olympiques de 2024, les actions mises en œuvre représentent environ 1,4 milliard d’euros et ciblent avant tout les eaux usées. En plus de la modernisation des stations d’épuration, d’importants projets de génie civil sont mis en œuvre. L’un de ces projets consiste à raccorder au réseau d’assainissement près de 30 000 logements dont les eaux usées se déversent directement dans la Seine et la Marne. L’autre projet d’ampleur est la création d’un bassin de stockage des eaux usées dans le quartier d’Austerlitz capable de contenir l’équivalent de 12 piscines olympiques. Ce bassin permettra d’éviter la saturation du réseau d’assainissement lors des fortes pluies, responsables là aussi du déversement des eaux usées dans la Seine. Des actions de désimperméabilisation des sols ont également été menées pour éviter le ruissellement des eaux enrichies en hydrocarbures jusque dans la Seine.

Quels indicateurs de qualité guident notre politique de l’eau ?

Les problèmes de qualité liés à nos modèles de réseaux d’eau urbains sont connus depuis longtemps par les services de l’Etat et les collectivités, alors si l’on peut se réjouir des actions entreprises aujourd’hui, on peut aussi regretter qu’elles n’aient pas été mises en œuvre plus tôt tant bien même la qualité de la Seine est meilleure qu’il y a vingt ans. La fenêtre ouverte par les Jeux Olympiques et les grands projets d’assainissement ne doivent pas non plus invisibiliser les nombreuses problématiques de qualité écologique liées à l’artificialisation de nos cours d’eau (digues, seuils et barrages, recalibrages, etc.). La Directive-Cadre sur l’Eau qui définit des objectifs de qualité et des obligations de résultats repose sur plusieurs indicateurs qui permettent d’évaluer le bon état chimique et écologique de nos masses d’eau.Etat des eaux de surface - Agence Francaise de biodiversité x Auxilia

Sur l’ensemble du territoire national, seul environ 45 % des masses d’eau sont en bon état chimique. Lorsque l’on s’intéresse aux masses d’eau souterraine, près de 30 % n’atteignent pas le bon état chimique. Sur le volet écologique, 39,2 % sont en état moyen, 12,3 % sont en état médiocre et 3,6 % sont en mauvais état.

Les solutions techniques sont-elles suffisantes ?

La qualité de la Seine et de la Marne dépend aussi d’autres facteurs qui sont à la fois gouvernés dans le Comité de bassin Seine-Normandie et la trentaine de commissions locales de l’eau qu’il recouvre. Ces problèmes reposent moins sur des solutions techniques que sur le renforcement de la concertation entre les usagers, leur sensibilisation et la définition d’objectifs ambitieux dans les documents de planifications territoriaux. Ils impliquent également une coordination entre les territoires amont et aval du bassin, car la géographie de la pollution de la Seine et de la Marne déborde l’espace francilien. De la même façon, les actions d’assainissements mises en œuvre pour les Jeux Olympiques ne vont pas résoudre tous les problèmes de qualité en amont et en aval de Paris. D’autres collectivités le long de la Seine, comme la métropole de Rouen, sont confrontées à de graves pollutions de leurs ressources en eau. Si les actions d’assainissement de Paris ont bénéficié d’une certaine médiatisation, la façon dont le travail des gestionnaires de bassins a été impacté par les Jeux Olympiques reste peu renseignée.

Enfin, la protection de la qualité de l’eau se joue sur le plan réglementaire au niveau national et européen via l’interdiction de certaines molécules et l’encadrement de pratiques nuisibles pour l’environnement et la santé humaine. Cependant, il existe généralement un temps de latence significatif entre les changements de pratiques et la réponse du milieu naturel comme le montre les problématiques de nitrates et de pesticides.

Le développement du fret fluvial est-il baignade-compatible ?

Aujourd’hui, la politique de mobilité de la ville tend à réduire la pollution de l’air notamment en instaurant des zones à faibles émissions (ZFE). Les grandes entreprises, de leur côté, cherchent à réduire les coûts de transports induits par la congestion du trafic urbain. Dans ce contexte, des sociétés comme Ikea ont déjà redirigé une partie de leurs livraisons par la Seine. Si les cours d’eau franciliens étaient restés majoritairement utilisés par les entreprises du BTP, de plus en plus de marchandises devraient transiter par cette voie à l’avenir. Néanmoins, le développement du fret fluvial pose la question de son verdissement car une partie significative des moteurs équipant la flotte française est ancienne, avec des émissions supérieures aux nouvelles normes. Pour inciter les transporteurs à changer leurs moteurs, des aides financières sont proposées dans le cadre des plans d’aide à la modernisation et à l’innovation de la flotte fluviale (PAMI).

Quelle équité entre les territoires ?

Les JO ont-ils constitué un prétexte pour réaliser des investissements sur les infrastructures publiques ? Les investissements consentis posent-ils un problème d’équité de moyens d’action entre les territoires ? Chaque territoire est confronté à des problèmes de qualité liés à leur histoire urbaines, industrielles et agricoles, mais aussi liés à leur vulnérabilité aux changements climatiques. A cet égard, les changements climatiques augmentent les risques d’inondations, en particulier dans les territoires où les sols et les cours d’eau ont été fortement artificialisés.

Ils affectent également les débits des cours d’eau et mécaniquement la concentration des pollutions, mais aussi la température de l’eau et le taux d’oxygène indispensable à la vie aquatique. Un évènement comme les Jeux Olympiques, quand bien même il profiterait aux franciliens, pose la question des inégalités en termes de ressources allouées à cet objectif. Par exemple, seuls 11 % des masses d’eau de la région Pays de la Loire sont en bon état, ce qui en fait l’un des territoires les plus dégradés en termes de qualité de la ressource. L’année dernière, le Monde révélait qu’en 2022, 20 % des français ont reçu une eau du robinet qui dépassait les seuils de potabilité. Les cartes de France du bon état des masses d’eau réalisées par l’Office français de la biodiversité permettent de visualiser l’exposition des territoires aux problèmes de qualité.

Néanmoins, la comparaison entre les cours d’eau est limitée parce que les problèmes varient d’un territoire à l’autre. Si la Seine est particulièrement polluée par les eaux usées, les hydro-carburants et les activités industrielles, les cours d’eau Girondins sont davantage impactés par les pollutions d’origine agricole, les métaux lourds et le réchauffement de la température de l’eau. Aussi, les solutions mises en place doivent être équitables et adaptées à chaque territoire.

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