Ecocitoyenneté au travail : quel rôle pour l’organisation ?

17 mai 2018 09:58
Eco-responsable au bureau, le guide de l'ADEME
Chapô

En France, le  secteur du bâtiment représente 22 % des émissions de gaz à effet de serre et près de 43 % de l’énergie totale consommée chaque année[1]. Il y a urgence à réduire l’impact environnemental des bâtiments, notamment dans le secteur tertiaire, qui occupe à lui seul 930 millions de m2 en 2011.

Un “bâtiment responsable”[2], ne se définit pas uniquement en termes de performances énergétiques mais aussi et surtout en termes d’usage, de bien-être et de confort. La problématique de l’impact environnemental et sociétal d’un bâtiment nécessite donc une approche tenant compte de différents niveaux : organisationnels, techniques et individuels. C’est ce type d’approche que propose le projet de recherche PAPEO.

PAPEO est un projet de recherche financé par l’ADEME dans le cadre du programme « Vers des bâtiments responsables à l’horizon 2020 », piloté par Auxilia, en partenariat avec le LAPPS, n-clique et Akajoule, sur 46 mois (juillet 2015 - mai 2019). Il vise à montrer les liens entre les comportements d’économie d’énergie sur le lieu de travail et les facteurs individuels, sociaux, organisationnels et techniques à travers une série de travaux s’appuyant sur les sciences humaines et sociales ainsi que sur les sciences pour l’ingénieur.

 

Des changements organisationnels nécessaires

L’objectif d’une organisation est d’atteindre et maintenir un fonctionnement optimal, qui repose sur les performances des collaborateurs. A cette fin, l’organisation doit fournir à ses membres les conditions nécessaires pour qu’ils réalisent efficacement leurs missions mais aussi pour qu’ils s’engagent dans des actions qui dépassent leurs attributions formelles. Ainsi, la convivialité et l’entraide entre collègues font rarement partie d’une fiche de poste mais sont tout aussi fondamentales dans une organisation que des compétences techniques.

Sur ce point, le respect de l’environnement prend une part de plus en plus importante dans les projets professionnels, qu’il s’agisse de réduire les dépenses liées aux consommations énergétiques ou de renforcer l’exemplarité pour répondre à des demandes clients. Les comportements pro-environnementaux ne peuvent pas être exigés des salariés par leur hiérarchie (Ones & Dilchert, 2012), l’adoption de ces comportements ne dépendant pas uniquement de leurs valeurs personnelles mais aussi de la perception qu’ils ont de la justice organisationnelle sur leur lieu de travail (Labbouz-Henri, 2015). Promouvoir l’écocitoyenneté au travail nécessite donc d’interroger le rôle de l’organisation.

 

Un programme scientifique rigoureux

Afin d’apporter des éléments de réponse, nous avons élaboré un programme de recherche s’appuyant sur plusieurs études menées au cours du projet. Ces travaux sont réalisés dans le Bâtiment des Services à Arras, qui regroupe plus de 900 agents du Conseil départemental du Pas-de-Calais. Depuis plusieurs années, cette collectivité met en œuvre des politiques en faveur de la transition énergétique, de l’innovation et de la lutte contre la précarité énergétique sur son territoire (Agendas 21, projet stratégique départemental, schéma directeur de mobilité…). Auxilia accompagne notamment le Conseil départemental dans la définition du Plan d’Actions de son PCAET (Plan Climat-Air-Energie Territorial). PAPEO constitue un test grandeur nature de l’une de ces actions - la sensibilisation des agents à l’usage éco-responsable des bâtiments :

/ Plusieurs entretiens semi-directifs ont été menés auprès d’agents du Bâtiment des Services pour mettre en évidence les liens spontanés dans le discours des interviewés entre écocitoyenneté et facteurs organisationnels, techniques, sociaux, individuels ;

/ Sur la base des observations recueillies, un questionnaire a été diffusé auprès des agents pour identifier des corrélations statistiquement significatives entre ces facteurs. Ces travaux montrent, d’une part, une réelle volonté des individus à s’investir davantage dans l’écocitoyenneté et, d’autre part, une absence de norme sociale environnementale, comme observé par ailleurs dans la littérature (voir Lo, Peters, & Kok, 2012) ;

/ Enfin, un audit énergétique du Bâtiment des Services a été mené pour déterminer les principaux postes de consommation ainsi que les marges de manœuvre sur lesquelles les agents peuvent agir : chauffage, éclairage et bureautique.

 

A partir de ces constats, une recherche-action a été co-construite avec des agents du Conseil départemental, pour encourager leurs collègues à adopter des éco-gestes au travail.  Elle vise à déterminer dans quelle mesure l’adoption de pratiques éco-citoyennes est influencée par les facteurs identifiés (individuels, sociaux, organisationnels et techniques) et d’observer une relation de causalité entre eux.

Elle s’appuie sur plusieurs leviers psychosociaux dont la mutualisation augmentent l’efficacité (Lokhorst, van Dijk, Staats, van Dijk, & de Snoo (2010). Le premier consiste à créer un réseau de « block leaders » (Dupré, 2014) qui permet de diffuser une culture commune sur les éco-gestes et faciliter leur adoption. Cette notion est à rapprocher de l’entrepreneur de morale (Becker, 1978), de la minorité active (Moscovici, 1976) et du leader énergétique (Brisepierre, 2011). Le second consiste à étudier les interactions entre plusieurs vecteurs :

/ la communication engageante (Girandola & Joule, 2012) consistant à donner un statut d’acteur à l’individu en lui proposant de faire des choix et de s’engager dans certains comportements ;

/ les normes sociales (Schultz, Nolan, Cialdini, Goldstein, & Griskevicius, 2007) mettant en avant les dynamiques de groupe pour encourager les individus à agir collectivement ;

/ le feedback (Abrahamse, Steg, Vlek, & Rothengatter, 2007) permettant de communiquer auprès des participants les résultats concrets de leurs engagements.

 

Les premiers résultats de cette démarche de sensibilisation innovante seront présentés lors du 12ème Colloque International de Psychologie Sociale en Langue Française qui se déroulera du 4 au 6 juillet 2018 à Louvain-la-Neuve. Les résultats finaux de l’étude feront l’objet d’un livrable ADEME en 2019.

 

Pour plus d’information, consulter le guide ADEME sur l’écocitoyenneté au travail : http://www.ademe.fr/ecoresponsable-bureau

 

[1] Les Chiffres clés du Bâtiment, ADEME, Edition 2013

[2] Groupe de travail « Réflexion Bâtiment Responsable (RBR) 2020 » (2014). Cap sur le futur « Bâtiment responsable » - Rapport de recommandations #3 du groupe RBR 2020-2050.

 

Sources

Abrahamse, W., Steg, L., Vlek, C., & Rothengatter, T. (2007). The effect of tailored information, goal setting, and tailored feedback on household energy use, energy-related behaviors, and behavioral antecedents. Journal of environmental psychology, 27(4), 265-276.

Becker, L. J. (1978). Joint effect of feedback and goal setting on performance: A field study of residential energy conservation. Journal of Applied Psychology, 63, 4, 428-433.

Brisepierre G. (2011). Les conditions sociales et organisationnelles du changement des pratiques de consommation d’énergie dans l’habitat collectif, Thèse de doctorat.

Dupré, M. (2014). The comparative effectiveness of persuasion, commitment and leader block strategies in motivating recycling, Waste Management, 34(4), 730-737.

Girandola, 2012

Girandola, F., & Joule, R. V. (2012). La communication engageante: aspects théoriques, résultats et perspectives. L’Année psychologique, 112(1), 115-143.

Labbouz, D. (2015). Bâtiments tertiaires performants et comportements favorables à l’environnement : Le rôle de variables psychosociales et du contexte organisationnel. Thèse de Doctorat en Psychologie Sociale, Université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

Lokhorst, A. M., Van Dijk, J., Staats, H., Van Dijk, E., & De Snoo, G. (2010). Using tailored information and public commitment to improve the environmental quality of farm lands: an example from the Netherlands. Human ecology, 38(1), 113-122.

Moscovici, S. (1976). Psychologie des minorités actives. PUF.

Ones, D. S., & Dilchert, S. (2012). Environmental sustainability at work: A call to action. Industrial and Organizational Psychology, 5(4), 444-466. doi:10.1111/j.1754-9434.2012.01478.x

Schultz, P.W., Nolan, J.M., Cialdini, R.B., Goldstein, N.J., & Griskevicius, V. (2007). The constructive, destructive, and reconstructive power of social norms. Psychological Science, 18, 429-434.

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