A-t-on encore le temps de laisser du temps au temps ?

16 avril 2018 17:45
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Le documentaire «On a 20 ans pour changer le monde» s’interroge sur les raisons qui ont conduit nos sociétés à se désynchroniser de la nature et sur notre capacité à inverser la tendance. En montrant la gravité et l’imminence des enjeux environnementaux, il présente comment des citoyens inventent leurs propres dynamiques. Faut-il se sentir au pied du mur pour réagir ?

La transition socio-écologique renvoie au passage d’une société, dans laquelle les ressources sont perçues comme infinies, à une autre, consciente de son impact sur l’environnement et prête à changer en profondeur. Brundtland (1987) avait déjà cerné les deux grands enjeux de notre époque en titrant son fameux rapport « Our Common Future » : au dilemme social, entre intérêts individuels et collectif, se pose le dilemme temporel, entre intérêt immédiat et intérêt à long terme.

Bien que le temps soit une variable centrale dans la transition socio-écologique, elle est moins mobilisée et étudiée que l’énergie ou l’espace (Gwiazdzinski, 2016). On étudie l’espace car nos relations sociales se produisent nécessairement dans un lieu (Rouquette, 2006). L’homme et son environnement sont unis par un lien de réciprocité : l’environnement influence les relations sociales et l’individu modifie son espace. Parallèlement, le changement est indissociable du temps. A l’inverse de l’espace, qui autorise les allers retours, le temps n’offre qu’un aller simple.

Cependant, le temps n’influence pas le changement comme l’environnement influence les relations sociales.

 

Désynchronisation & aliénation

Puissant facteur d’organisation sociale (temps de travail, horaires d’ouverture des services…), le temps est aussi une source de “désynchronisation” entre la société et l’environnement (Elias, 1984 ; Hall, 1984 ; Rau, 2015). Les individus organisent leurs activités en fonction du temps conventionnel de l’horloge et du calendrier, et non des cycles naturels jour/nuit. Par exemple, ils consomment des fruits et légumes à l’aide de techniques leur permettant de s’affranchir du rythme des saisons.

La désynchronisation de l’homme avec la nature nous rend-elle plus libre de « bien vivre » en harmonie avec ce qui nous entoure ? Depuis la fin du XXème siècle, le temps est devenu un « problème de société » (Sue, 1994), synonyme d’accélération (Rosa, 2010, 2012), d’urgence (Aubert, 2013) et de présentisme (Hartog, 2002). Innovations techniques, changements institutionnels et sociaux, rythmes de vie et flexibilité des temps de travail concourent à l’aliénation de l’individu dans l’urgence du court terme. Ces pressions limitent notre capacité à prendre du recul pour se projeter à long terme dans un futur souhaitable.

 

Rapport au temps et transition socio-écologique

A un niveau psychologique, le rapport au temps d’un individu influence son comportement, qu’il soit question du temps dont il dispose pour agir ou de sa capacité à se projeter dans le futur ou dans le passé. (Apostolidis & Fieulaine, 2004 ; Demarque, Apostolidis, Chagnard, & Dany, 2010 ; Bourg, 2010). Par exemple, pour promouvoir l’usage des transports en commun, Joireman (2005) rapporte que les individus qui se projettent à long terme sont plus sensibles aux arguments liés à la réduction de la pollution alors que ceux qui se projettent à court terme sont plus sensibles aux bénéfices proches (décongestion du trafic). Les travaux sur les distances psychologiques montrent également qu’un même événement est perçu très différemment par les individus s’ils pensent qu’il s’est produit dans un endroit lointain et/ou il y a longtemps que s’ils pensent que l’événement est « proche » dans le temps et l’espace (Liberman, Macrae, Sherman et Trope, 2007). Ainsi, les rescapés d’un séisme jugent plus probable la survenue d’une nouvelle catastrophe lorsqu’ils sont interrogés une semaine après que lorsqu’ils sont interrogés trois mois après (Burger & Palmer, 1992).

Par ailleurs, les études sur l’accompagnement du changement, qu’il s’agisse de pratique ou de mentalité, convergent pour dire que le changement est un processus en plusieurs étapes qui s’inscrit dans le temps. Du modèle transthéorique (Prochaska, DiClemente, & Norcross, 1992) à la courbe du deuil (Kübler-Ross, 1999), en passant par le modèle Rubicon (Achtziger, & Gollwitzer, 2008), tous montrent que l’individu passe par différents stades et par différentes émotions face à un changement. La « durée » de chaque étape du processus est extrêmement variable (d’un individu à l’autre et d’un objet à l’autre) et les risques de rechute à des étapes antérieures sont élevés.

C’est particulièrement vrai pour la transition socio-écologique. La prise de conscience des enjeux qu’elle soulève peut s’accompagner de réactions émotionnelles très fortes et difficiles à vivre pour l’individu (choc, déni, colère, tristesse). Dans cette optique, les résistances au changement qui sont souvent observées ne sont plus considérées comme des obstacles à dépasser mais comme des parties intégrantes d’un processus complexe et long. En passant par ces différentes émotions, l’individu accepte progressivement l’idée du changement jusqu’à considérer qu’il peut, lui-même, être un acteur des transitions. L’individu prend alors la décision de changer, évalue si ses nouveaux comportements sont adaptés à son quotidien et se créé de nouvelles habitudes. Finalement, il peut devenir « ambassadeur » du changement auprès de son entourage.

 

« On ne fait pas pousser un brin d’herbe en tirant dessus »

Ces différents éléments montrent à quel point la prise en compte du temps est primordiale dans le processus que représente la transition socio-écologique. Face à l’imminence des catastrophes, la question est de savoir si nous avons encore le luxe d’accompagner patiemment les citoyens, les acteurs publics et privés, à accepter et à intégrer les adaptations que nous devrons faire. Le cas échéant, quels sont les moyens pour accélérer le changement de mentalité et de pratique ?

Auxilia a fait de ces questions le cœur de son expertise. Nous pensons que le changement ne peut être accepté que s’il est directement perçu par les individus comme nécessaire, voire inévitable. C’est pourquoi Auxilia fonde son accompagnement sur l’innovation locale qui répond aux besoins réels et visibles des habitants, entreprises et collectivités. Face au chronomètre de la transition socio-écologique qui défile, nous n’avons plus le temps de laisser du temps au temps.

 

Découvrez ici la bande-annonce officielle du film documentaire On a 20 ans pour changer le monde d'Hélène Médigue, en salle depuis le 11 avril, et retrouvez un article d'Auxilia sur le sujet.

 

Références

Abbott, A. (2001). Time matters: On theory and method. University of Chicago Press.

Aubert, N. (2003). Le culte de l’urgence : la société malade du temps, Paris, Flammarion.

Achtziger, A., & Gollwitzer, R.M. (2008). Motivation and volition in the course of action. In J. Heckhausen & H. Heckhausen (Eds), Motivation and action (2nd ed.) (pp. 272-295). New York, NY, US: Cambridge University Press.

Apostolidis, T., & Fieulaine, N. (2004). Validation française de l’échelle de temporalité The Zimbardo Time Perspective Inventory (ZTPI). European Review of Applied Psychology, 54(3), pp. 207-217.

Bourg, G. (2010). Le développement durable comme dilemme temporel : agir aujourd’hui pour demain… ou pour après demain ? In K. Weiss et F. Girandola (Eds.), Psychologie et développement durable (p. 119-138), Editions In Press, Paris.

Bruntland, G. H. (1987). Our common future: Report of the World Commission on Environment and Development. World Commission on Environment and Development.

Demarque, C., Apostolidis, T., Chagnard, A., & Dany, L. (2010). Adaptation et validation française de l'échelle de perspective temporelle «Consideration of future consequences»(CFC). Bulletin de psychologie, (5), 351-360.

Elias, N. (1996). Du temps (1984). Paris: Fayard

Gwiazdzinski, L. (2016). Modes de vie et modes de villes durables, Les pistes du chrono-urbanisme pour des métropoles malléables et habitables, In Les Nouveaux Modes De Vie Durables. S’engager Autrement, sous la direction de D. Bourg, C. Dartiguepeyrou, C. Gervais et O. Perrin, (p. 101-105). Edition Les Bords de l’Eau : Paris, pp. 83-88.

Hall, E. T. (1984). La danse de la vie. Temps culturel, temps vécu.

Hartog, F. (2012) Régimes d’historicité : présentisme et expérience du temps, Paris, Éd. du Seuil.

Joireman, J.A. (2005). Environmental problems as social dilemmas: The temporal dimension. In A. Strathman, & J. Joireman (Eds.), Understanding Behavior in the Context of time (pp. 289-304). Mahwah, Lawrence Erlbaum.

Kübler-Ross, E. (1996). La mort est une question vitale. Ed. Albin Michel, Paris.

Rau, H. (2015). Time use and resource consumption. In M. Fischer-Kowalski, H. Rau and K. Zimmerer (eds.) International Encyclopedia of the Social and Behavioural Sciences, Area 9/1e - Ecological and Environmental Sciences. Oxford: Elsevier (in press).

Prochaska, J.O., DiClemente, C.C., & Norcross, J.C. (1992). In search of how people change: Applications to addictive behaviors. American Psychologist, 47, 1102–1114.

Rosa, H. (2005). Accélération: une critique sociale du temps, traduit par Didier Renault, Paris, La Découverte, coll. « Théorie critique ».

Rouquette, M.-L. (2006). Ordres et désordres urbains, Perpignan : Presse Universitaire de Perpignan.

Sue, R. (1994). Temps et ordre social, Paris, Presses Universitaires de France.

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