Covid-19: l’habitat participatif à l’épreuve du confinement

28 avril 2021 18:46
Chapô

Difficile de reconnaitre les cœurs des métropoles dans ces confinements successifs. Depuis un an, nous vivons et traversons une crise sanitaire et économique inédite dont nous tentons d’appréhender chaque jour les contours, les effets et les conséquences sur nos modes de vie et les formes de la ville.

Depuis 20 ans, l’ile de Nantes s’illustre comme un laboratoire urbain et créatif. A la fois lieu d’expérimentations, de prises d’initiatives et de transformation, ce territoire est un projet en mouvement. Auxilia a d’ailleurs participé à questionner, approfondir ou réorienter la façon de faire la ville, à travers l’animation d’une réflexion collective décidée par la SAMOA (Société d'Aménagement de la Métropole Ouest Atlantique), autour des faits d’accélération issus de la crise Covid et de la fabrication de nouveaux imaginaires de la « ville d’après ». Depuis, j’ai eu envie de regarder la ville d’après, au cœur de cette île en métamorphose, avec une autre paire de lunettes, celle d’un habitant d’un nouvel habitat participatif au cœur de l’île de Nantes. Avec une idée derrière la tête. Les épidémies ont toujours contribué à façonner la forme des villes et de l’habitat. Alors je voulais tester la résistante et la pertinence de l’habitat participatif au cœur de cette période de confinement.

J’avais rendez-vous ce soir-là, sur l’île de Nantes, afin de rencontrer quelques habitants du projet d’habitat participatif « Les Ruches », au cœur d’un tout nouveau programme immobilier au joli nom de « Zellige » - référence aux mosaïques de carreaux de faïences colorés , clin d’œil trouvé par les habitants, eux-mêmes, au processus de conception d’ailleurs.

Parmi la centaine de logements de Zellige, quinze sont dédiés à l’habitat participatif.  Les Ruches, ce sont quinze foyers représentant une cinquantaine de personnes dont la moitié d’adultes. Depuis son développement en France, la partie visible de l’habitat participatif est connue et caractérisée par la conception d’espaces communs, mutualisés. Ici, on retrouve une salle polyvalente avec une diversité d’usages possibles. En R+5, une buanderie et un studio à partager pour recevoir les amis de passage mais aussi une terrasse partagée de près de 500 m2 avec une vue imprenable sur la Loire et l’ile. Un local dédié au bricolage devrait ouvrir pour l’ensemble des habitants de l’ilot en rez-de-chaussée ainsi que des espaces végétalisés.

Les Ruches - Salle commune

Les Ruches - Buanderie

 

  1. Habiter autrement

Moins perceptible mais décisif, la démarche d’habitat participatif est aussi un lent travail de co-conception de l’habitat intérieur. Articulé entre les futurs occupants membre du collectif les Ruches et les architectes de Tectône et Tact, la démarche a permis de générer des logements respectueux des projections de chaque famille. Et ce sont ces projections que j’avais envie de « tester » à l’aune du confinement.

A l’heure où une partie de la population a déserté les métropoles pour se diriger vers de petites villes en optant plutôt pour la maison individuelle que l'appartement collectif, comment nos habitants des Ruches profitent-ils de cette nouvelle façon d’habiter durant cette longue période de confinement ?

Hélène, qui fait partie du groupe des pionniers engagés dans ce projet depuis bientôt 11 ans, Morgane, prof en lycée et Nathalie, urbaniste au sein d’une collectivité rurale de Loire-Atlantique, m’ont ouvert la porte des Ruches et nous avons pu butiner de questions en interrogations.

Derrière cette nouvelle manière de fabriquer l’urbain, les habitants du projet RUCHES – entendez Rêve Urbain Coopératif d’Habitat Ecologique et Solidaire – annoncent clairement la couleur et les valeurs :  habiter autrement, lutter contre la spéculation immobilière, ne pas participer à l’inexorable étalement urbain.

Au-delà de ces engagements rappelés, trois idées-forces viennent valider l’intérêt de l’habitat participatif en période de confinement. Des idées qui pourraient, au-delà de la crise pandémique, inspirer de précieuses évolutions de l’habitat dense en cœur de métropoles.

 

1. Accorder vivre dehors, vivre dedans

Depuis leur emménagement, chacun a mesuré la chance de pouvoir articuler le « dehors/dedans » (le Dedans Dehors est d’ailleurs le nom d’un habitat participatif parisien auquel participe l’un des consultants d’Auxilia). « Nous étions nombreux auparavant à ne pas avoir d’espaces extérieurs et ici nous avons de quoi prendre l’air » dit l’une. Les possibilités d’être en relation avec la nature sont modérées mais les choses s’organisent. Des jardinières et autres bacs à fleurs sont investis. Quelques familles du rez-de-chaussée se sont amusées à planter devant leurs portes fenêtres, crocus, jonquilles, potirons et même des graines de sarrasin. Un composteur collectif puis un poulailler devraient voir le jour dans les jardins en bas. Hélène assure même des cours de semis pour les plus jeunes en attendant le développement de jardins partagés dans le futur parc de l’île de Nantes qui jouxtera Zellige.

Les Ruches - Coursives magiques

Combien de familles urbaines ont, lors du premier confinement, rejoint le jardin des grands-parents pour permettre aux enfants de prendre l’air et de se défouler ? Sans doute beaucoup. « Oui mais ici, nos enfants, en plus de la cour végétalisée, ils ont des copains ! » s’accordent les parents. L’idéal d’un espace extérieur prend forme alors dans la discussion autour d’idées finalement assez simples : pouvoir jouer, mettre une table dans la cour ou même dans ces coursives « géniales », une cour de petites aventures accessibles comme cette grande descente en roller ou à vélo, ce carré de pelouse pour rêver, garantir un droit à l’horizon et cerise sur le gâteau, ce toit-terrasse. Sans oublier que dans le kilomètre de promenade autorisée, la Loire vous invite au voyage dès le lever du soleil.

 

2. Pouvoir partager et s’isoler

A l’intérieur même de chaque logement, on note que les habitants ont plutôt choisi des espaces ouverts, à forte fluidité. On a ici plutôt privilégié des cuisines ouvertes, des grandes pièces de vie et des petites chambres. Mais à l’heure du télétravail obligatoire, forcément la quête de polyvalence et de réversibilité des pièces de l’habitat est grande pour réussir à s’isoler du reste de la famille ! Ici, une chambre est transformée en bureau une semaine sur deux en fonction de la garde alternée d’un enfant. Morgane, la prof de français n’hésite pas à corriger ses copies « dans la salle commune là-haut ou carrément dans les apparts de voisins ! ». Ici, des loggias fermées sont aujourd’hui un espace bricolage pour les enfants et demain peut-être un salon. Là, un lit escamotable trouve sa place dans une penderie. Ainsi, malgré tout, les habitants confirment disposer de davantage de possibilités pour s’isoler qu’en appartement traditionnel.

L’économie du partage s’illustre aussi dans de futurs espaces - bricolage et réparation vélos au rez-de-chaussée, ou de nouveaux projets concertés. Il est d’ailleurs à noter que les espaces communs prennent racines en pied et toit d’ilot.

Derrière l’économie, la question sociale n’est jamais loin. Dans ce nouveau quartier de Nantes, « les commerces ne sont pas vraiment accessibles à toutes les bourses » regrette Hélène, mère isolée. Faut-il le rappeler, à 2 500 euros le mètre carré, ce projet d’habitat participatif permet à des familles aux revenus modestes de créer leurs projets de vie au cœur de la ville. Voilà l’habitat participatif compris aussi comme un vrai remède à la gentrification.

« La ville du quart d’heure (concept qui a envahi de nombreux débats de récentes campagnes électorales en France), elle est pour qui en fait ? Moi, la supérette, j’y vais en dépannage » renchérit une habitante. Les habitants des Ruches ont alors décidé de développer leurs propres solutions comme la création d’une AMAP, un réseau de commandes groupées de produits alimentaires et même la venue régulière d’une coiffeuse !

 

3. Conjuguer le besoin de relations sociales et le droit à l’intimité

Je me souviens des enfants jouant dans la cour en bas. De ces deux petites filles croisées dans l’escalier ouvert sur les coursives, qui nous demandaient si nous « montions" au 5ème (sous-entendu sur le toit-terrasse) avec des étoiles plein les yeux. Un papa jouait de la meuleuse, à bricoler devant son logement. La chaleureuse salle polyvalente sentait encore la fête des ados de la veille…, la vie sociale est déjà riche à Zellige. Et côté habitat participatif, elle est même plutôt organisée. « Le mardi c’est cinéma, le mercredi c’est Pilates ! ». J’ai eu du nez de venir un lundi. « L’habitat participatif nous fait gagner du temps. Je n’aurais pas eu le temps de prendre le temps de connaitre mes voisins. On se connait déjà, on est en confiance » concède une habitante arrivée récemment dans le projet.

Les enfants des Ruches

Si le confinement a montré la douleur de l’isolement, Morgane aime ici avoir le choix de voir ou ne pas voir les habitants au sein du même îlot. « On a une vie sociale, avec un vrai sentiment de ne pas se sentir isolé » affirme-t-elle. « Je peux choisir de fumer ma clope toute seule sur ma terrasse ou la fumer sur la coursive, tournée vers les autres ». On a le choix d’être chez soi ou de voir les autres, de pouvoir converser à bonne distance, et çà, dans le confinement, ça vaut de l’or.

Un sujet émerge naturellement dans la conversation, celui du sentiment de sécurité. Il n’est pas rare de voir de très jeunes enfants de 3 ou 5 ans, descendre les étages pour aller jouer dans la cour intérieure. Les coursives, lieu de multiples usages, permettent aux parents de jeter un coup d’œil vers la cour résonnant du bruit des enfants. Un jeune lycéen, au rez-de-chaussée, révise son bac dans sa chambre avec une fenêtre donnant sur la cour. « Indirectement, il participe de cette surveillance implicite et partagée. Bref, il se sent concerné ». Un joli tableau se dégage… et ce test semble aussi réussi avec un point de vigilance tout de même. Comment faire de ces cours intérieures absolument nécessaires – en confinement ou non – un espace où les bruits ne seraient pas amplifiés jusqu’à perturber la tranquillité des plus proches voisins ? Un sujet de réflexion à mener autour du choix des matériaux et de l’organisation de l’espace dans la diversité des usages.

 

  • Saine contagion

La visite guidée s’achève. Sur le mur de la salle commune, une affichette annonce la création prochaine de « l’association Zellige », à l’échelle de tout l’ilot donc. Elle aura vocation à organiser l’usage et la gestion des espaces communs ouverts à tous les habitants.

Si au départ les habitants des Ruches étaient perçus comme « des gens un peu privilégiés, un peu bizarres », force est de constater que les barrières sont vite tombées. A force « d’apéros, d’ateliers jardinage et autre cours de cuisine », l’énergie des Ruches semble communicative.

Il est donc possible ici de marier partage et distanciation, conjuguer besoin de relation sociale et droit à l’intimité et d’accorder vivre dehors, vivre dedans. Dans une ville paralysée et meurtrie par la pandémie, voilà des familles qui viennent nous rappeler des attributs essentiels de l’habitat : « pouvoir se rencontrer, converser, partager, voir l’horizon, finalement se sentir mieux ».

Et si nous intégrions ces précieux conseils à chaque cahier des charges de futurs immeubles avec une dernière recommandation : placer au cœur de chaque projet immobilier, un projet d’habitat participatif à l’énergie contagieuse. Saine contagion !

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