A la découverte du convivialisme

07 juin 2021 12:32
Chapô

La fin des idéologies, constatée et souvent déplorée depuis la fin du XXème siècle, laisse un vide. Comment rassembler les soifs de changement autour d’un socle d’idées capable de transcender l’individu, de donner un sens à son quotidien et à ses combats pour un monde meilleur ? Derrière la transition écologique et sociale dont beaucoup (comme nous) se proclament, nul « isme » fédérateur n’a réussi à s’imposer. Face au « greed is good », « there is no alternative » ?

Auxilia et convivialisme

Dans ce contexte, « il est grand temps d’esquisser une avancée collective décisive dans le champ des idées » (Second manifeste convivialiste). Relevant le défi, le convivialisme sort deux manifestes qui structurent une philosophie politique alternative au néolibéralisme (en 2013 et 2020), empruntant tant aux idéologies séculaires (libéralisme, communisme, socialisme…) qu’aux religions. Alors, quand ce mouvement rassemble, excusez-nous du peu, des personnes comme Bruno Latour, Noam Chomsky, Dominique Bourg, Hartmut Rosa, Edgar Morin, David Graeber ou encore Pablo Servigne, parmi 300 intellectuels de 33 pays qui souhaitent lancer une nouvelle « internationale » d’un nouveau genre, impossible de ne pas s’y intéresser.

Une pensée d’un monde post-néolibéral

Dans le cadre de son Labo du changement, qui oblige à prendre le temps de s’arrêter tous les 2 mois autour de nouvelles connaissances, Auxilia a invité le principal promoteur de cette aventure intellectuelle, Alain Caillé. Le sociologue, fondateur de la revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales), a ainsi pu interpeller l’équipe sur le potentiel du convivialisme dans le monde actuel.

Inutile de revenir, comme Auxilia le fait souvent sur ce site, sur les crises multiformes que traverse notre société. Le second manifeste les décrit précisément, les inscrivant dans le cadre d’une pensée mondiale, sans oublier cependant les avancées permises par le développement des dernières décennies. Les auteurs n’hésitent pas à affirmer que « pour la première fois dans son histoire, l’humanité se découvre objectivement et radicalement unifiée par des dangers mortels, interdépendants, qui ne pourront être affrontés qu’à l’échelle mondiale. »

5 principes fondateurs du convivialisme

Le convivialisme se caractérise par l’affirmation de 5 principes supérieurs capables de rassembler les humains :

  • Le principe de « commune naturalité », c'est-à-dire la conscience de l’interdépendance de l’homme avec le vivant ;
  • Le principe de « commune humanité », qui rappelle l’égalité absolue entre les humains de toutes caractéristiques ;
  • Le principe de « commune socialité », qui proclame l’importance des liens sociaux (et non des biens matériels) pour l’être social qu’est l’homme ;
  • Le principe de « légitime individuation », qui, bien que subordonné aux premiers principes, reconnaît la particularité de chaque existence et la liberté qui en résulte ;
  • Le principe d’« opposition créatrice », qui ne cherche pas à annihiler les oppositions qui existent naturellement : « la politique bonne est celle qui permet aux êtres humains de se différencier en mettant la rivalité au service du bien commun ».

Ce socle d’idées n’est pas sans rappeler, à l’évidence, les éléments structurants d’idéologies comme le socialisme et le libéralisme. Outre leur articulation cohérente, l’une des originalités du convivialisme est de les subordonner à un impératif : la maîtrise de l’hubris (terme grec souvent traduit par démesure). Tous ces principes n’ont d’avenir que s’ils s’inscrivent dans un cadre de pensée où l’homme prend conscience de ses limites, tant collectives qu’individuelles. C’est donc une philosophie de vie autant qu’un mouvement politique qui se dessine derrière ces lignes.

De la théorie à la pratique

Conscients du risque d’apparaître loin du terrain, les promoteurs du convivialisme proposent diverses politiques publiques capables de changer la donne. Des « mesures basculantes », pour la plupart décrites dans un autre ouvrage (Eléments d’une politique convivialiste), donnent corps à ce socle d’idées : revenu maximum, revenu universel, droit au travail, limitation drastique de la publicité, déglobalisation, taxes carbones…

L’un des intérêts du convivialisme serait, en d’autres termes, de rassembler large en faisant appel à ses idéologies diverses, pour ensuite changer en profondeur notre système économique. Hélas, le convivialisme reste aujourd’hui largement méconnu, malgré le souhait de ses hérauts de mettre ce mouvement à disposition de la société civile, à travers notamment sa plateforme.

Tous convivialistes ?

Les équipes se sont, évidemment, posé la question de leur possible revendication du terme. Nul doute, en effet, de l’intérêt de ce socle d’idées, de sa force de rassemblement et de l’importance de ses mesures basculantes. Faire connaître le convivialisme au-delà des murs intellectuels qui semblent le brider serait donc de salubrité publique. Le premier objet de cet article est donc d’inviter ses lecteurs à découvrir cette pensée.

Nonobstant, le concept présente également des insuffisances. Le terme convivialisme n’est sans doute pas le meilleur, tant pour communiquer que pour éviter les procès en naïveté, de même que le mouvement peut apparaître, au choix, comme trop intellectuel ou trop attrape-tout.

Dès lors, cette session de réflexion autour du convivialisme est apparue comme un appel à prolonger la réflexion. Ce prolongement doit prendre forme sur le plan théorique, face au besoin de refonder un imaginaire de la transition, mais également sur le terrain. C’est peut-être sur le champ qu’Auxilia a le plus sa place, pour décliner et enrichir les idées convivialistes dans les nombreuses politiques locales accompagnées.

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