Biodiversité : l’inefficacité des politiques actuelles

31 mars 2020 18:20
Biodiversité : l’inefficacité des politiques actuelles
Chapô
Définir la biodiversité

 

Une sixième extinction en cours

 

Depuis le siècle dernier, nous assistons à une érosion massive de la biodiversité et les cris d’alarme sur le sujet s’intensifient.

D’après une étude publiée en juin 2013 dans Science Advances, le taux d’extinction des espèces pourrait être 100 fois plus élevé que lors des précédentes extinctions massives – et encore, ne sont prises en compte que les espèces dont nous avons une bonne connaissance. Certaines ne sont découvertes que dans les collections des musées, trop tard, déjà disparues de (avec) leur milieu : notre planète recèle encore un nombre indéterminé d’espèces, qui disparaîtront pour la plupart avant même que nous ayons pu les découvrir. Une étude de 2015 révélait aussi que 421 millions d’oiseaux avaient disparu en 30 ans (1980-2009) et qu’environ 90% de ces pertes concernaient les 36 espèces les plus communes et les plus répandues (moineau domestique, étourneau sansonnet, perdrix grise…).  

Récemment, “l’Appel des 15 000” nous alertait à nouveau sur le risque que « l'humanité ne pousse les écosystèmes au-delà de leurs capacités à entretenir le tissu de la vie ». Enfin, le rapport de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (2019) - considéré comme l’analyse scientifique la plus aboutie sur l'état du vivant sur notre planète - estime que le taux d’extinction d’espèces est alarmant avec environ un million d'espèces animales et végétales menacées d'extinction (mammifères marins et terrestres, récifs coralliens, insectes, amphibiens…), notamment au cours des prochaines décennies. Cela n’avait jamais eu lieu dans l'histoire de l’humanité.

 

Des tentatives de réponses globales…

 

Ce phénomène d’érosion de la diversité biologique - mis en évidence par la science depuis plusieurs décennies – a été mis à l’agenda politique mondial il y a 25 ans, lors du Sommet de la Terre de Rio, en 1992, qui a accouché de 2 500 recommandations et de 3 conventions, dont la Convention sur la Diversité Biologique (CDB). Malgré les années écoulées, la question de la biodiversité ne bénéficie pas d’un éclairage aussi important que celui de l’énergie et du climat : alors que les COP (Conférence des Parties de la Convention) Climat ont souvent irrigué les médias et l’opinion (Kyoto, Copenhague, Paris), les villes qui ont accueilli les COP Biodiversité (Kuala-Lumpur, Curitiba, Nagoya, Hyderabad…) n’ont que peu marqué la mémoire collective. En plus d’être ignorés, ces évènements n’aboutissent pas à de véritables mesures : ainsi, le rapport Planète Vivante publié en décembre 2016 réalisé par cinq ONG de protection de l’environnement, estime ainsi que seuls 10% des engagements pris par 101 membres de la COP Biodiversité sont à la hauteur des ambitions initialement fixées (objectifs d’Aichi, plan stratégique 2011–2020).

Paradoxalement, les politiques de préservation de la nature apparaissent relativement anciennes. En témoignent la création des grands parcs nationaux (Yellowstone déjà au 19ème siècle), les premières conventions de protection de la nature au début du siècle dernier, la création de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (IUCN) en 1948, la Directive européenne Habitat-Faune-Flore en 1996, le Grenelle de l’environnement en France, ou encore la création de l’IPBES (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services - Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) en 2013 avec la vocation de devenir le GIEC (Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat) de la biodiversité. Malgré ce foisonnement, comment expliquer notre échec à enrayer cette perte massive de la biodiversité ? Comment justifier que l’accumulation de données alarmantes ne constitue pas une condition suffisante au passage à l’acte ? Comment faire exister ce "printemps silencieux" pour le rendre à nouveau chantant ?

 

Des initiatives régionales et locales se développent en France

 

En France, les démarches de sensibilisation au sujet de la biodiversité ont longtemps été portées par des initiatives privées ou des associations de défense de la nature.

Pour l’heure, à l’échelle locale, l’action en faveur de la biodiversité a été cantonnée à des territoires pionniers et volontaires, et ce dès les années 90 (Isère, Alsace, Nord-Pas-de-Calais…), inspirant souvent le législateur (qui a d’ailleurs attribué la compétence « biodiversité » aux Régions(1)).

La biodiversité n’est devenue que très récemment un enjeu national et l’on a assisté à l’adoption de la Loi Biodiversité de 2016, puis du Plan Biodiversité de 2018 pour notamment « accélérer la mise en œuvre de la Stratégie nationale pour la biodiversité » et territorialiser les moyens d’action en y impliquant toutes les parties prenantes.

Dans les faits, la densité d’obligations territoriales auxquelles sont soumises les collectivités, ainsi que les problématiques de ressources budgétaires ou les calendriers ou résultats électoraux récents (importants renouvellements), semblent freiner la généralisation de la prise en compte de l’enjeu dans l’élaboration des politiques territoriales.

Dans un tel contexte, faut-il compter sur l’intensification des mobilisations pour le climat et la biodiversité pour faire changer les politiques territoriales ? Oui, à en croire l’observatoire national de la Biodiversité, pour qui « entre 2017 et 2019, la hiérarchie des préoccupations environnementales des Français a évolué de manière significative ». A l’exception du changement climatique qui reste en tête des sujets d’inquiétude, des modifications importantes s’observent en haut de classement. Pour la première fois, la « disparition de certaines espèces végétales ou animales » atteint la deuxième position (2). Jusqu’à présent, c’étaient principalement les enquêtés les plus jeunes qui s’inquiétaient de l’érosion de la biodiversité”(3).

 

(1) Les Régions ont « le chef de filât » en matière de biodiversité et sont en charge d’élaborer leurs Schémas Régionaux d'Aménagement, de Développement Durable et d'Egalité des Territoires (SRADDET) (incluant un schéma régional de Cohérence Ecologique (SRCE), et, depuis la loi Biodiversité de 2016, leurs Stratégies Régionales pour la Biodiversité (SRB). La plupart d’entre-elles ont par ailleurs décidé de mettre en place des Agences Régionales de la Biodiversité (ARB).

(2) En l’espace de deux ans, ce sujet de préoccupation a progressé de 8 points, essentiellement au détriment de la question de la pollution atmosphérique (-9 points). Devancée par les catastrophes naturelles et la pollution des milieux aquatiques, la dégradation de la qualité de l’air se trouve désormais en cinquième position.

(3) En 2017, les moins de 25 ans étaient en effet deux fois plus nombreux à choisir cette réponse que les personnes âgées de 70 ans et plus. Deux ans plus tard, le niveau de préoccupation à l’égard de la biodiversité a progressé de 14 points chez ces derniers. Plus généralement, toutes les tranches d’âge ont connu une progression importante. Toujours surreprésentés, les moins de 25 ans  sont 39% à placer la disparition de certaines espèces végétales ou animales au cœur de leurs préoccupations environnementales.

 

Cette prise de conscience citoyenne, qui tend à se généraliser, se solde par des attentes fortes et implique irrémédiablement la mise en place d’actions concrètes pour lutter contre cette érosion massive. Pour autant, les collectivités territoriales se sentent démunies. D’autres priorités, l’arbitrage d’intérêts divergents, les impératifs calendaires, le manque de soutien financiers, la complexité sans cesse croissante de l’action publique… sont autant de difficultés, bien que non exhaustives, qui freinent la construction de stratégies territoriales durables et équilibrées où le vivant trouve sa place.
 

Convaincue du rôle essentiel de la biodiversité sur l’équilibre et la stabilité de tous les écosystèmes y compris les sociétés humaines, Auxilia fait de sa préservation une priorité renforcée. Nous nous engageons auprès des territoires pour les accompagner dans la structuration d’actions concrètes et dans l’élaboration de stratégies en faveur de la préservation de la biodiversité.


 

Bibliographie :

Accelerated modern human–induced species losses: Entering the sixth mass extinction by Gerardo Ceballos, Paul R. Ehrlich, Anthony D. Barnosky, Andrés García, Robert M. Pringle and Todd M. Pa. 19 juin 2015. https://advances.sciencemag.org/content/1/5/e1400253

Common European birds are declining rapidly while less abundant species' numbers are rising. Novembre 2014 https://doi.org/10.1111/ele.12387

[William J. Ripple, Christopher Wolf, Thomas M. Newsome, Mauro Galetti, Mohammed Alamgir, Eileen Crist, Mahmoud I. Mahmoud, William F. Laurance, 15,364 scientist signatories from 184 countries, World Scientists’ Warning to Humanity: A Second Notice, BioScience, Volume 67, Issue 12, December 2017, Pages 1026–1028, https://doi.org/10.1093/biosci/bix125

IPBES, Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, 2019, "Summary for policymakers of the global assessment report on biodiversity and ecosystem services" https://www.ipbes.net/sites/default/files/downloads/spm_unedited_advance_for_posting_htn.pdf

La Conférence des Nations Unies sur l’environnement et  le  développement,  tenue  à  Rio  de  Janeiro  en  1992,  signe  l’acte  de  naissance politique  du  concept  de  biodiversité (Debray, 2015)

La Convention sur la Diversité Biologique (CDB), la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC), la Convention sur la Lutte contre la Désertification (CLD)

Oerlemans, N., et al., 2016, Rapport Planète Vivante, WWF,140p. consulté en ligne le 31/07/19 https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2017-07/161027_rapport_planete_vivante.pdf.

Printemps silencieux, de Rachel Carson, 1962 (ré-édition, Wildproject, 2014). Livre qui a mis la lumière sur les impacts des pesticides et dont tout le monde s’accorde à dire qu’il a provoqué l’interdiction du DDT 10 ans plus tard aux USA.

Consulté en ligne le 26 juillet 2019, https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/plan-biodiversite http://indicateurs-biodiversite.naturefrance.fr/fr/indicateurs/importance-accordee-par-les-francais-aux-problemes-de-biodiversite

 

 

 

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